Allons-nous tous finir idiots ?

Paris, le samedi 28 juillet 2018 – Si vous vous apprêtez à lézarder paresseusement sur une plage en n’ayant pour activité intellectuelle que la seule lecture de la météo, peut-être que la question de l’évolution de l’intelligence humaine vous fera sourire, en la comparant à celle de la vôtre pour les jours à venir. La question est pourtant l’objet d’une attention soutenue et désormais inquiète de chercheurs en neurosciences et en sciences sociales du monde entier.

Les années glorieuses

Au commencement était l’âge d’or. Depuis l’élaboration des premiers tests de mesure de l’intelligence (en France au début du siècle dernier par le psychologue français Alfred Binet) et finalement de la mise au point du test de QI en 1939 aux Etats-Unis, l’augmentation était la règle. « Dans tous les pays où des batteries de tests de QI ont été étalonnées depuis plusieurs décennies, on observe une croissance des scores équivalente à 3 points de QI par décennie, et ce tout au long du XXe siècle. Évidemment, c’est une croissance moyenne, car sur l’ensemble d’une population les QI sont dispersés, variant du plus faible au plus élevé. Les statisticiens mesurent cette dispersion par un chiffre nommé écart-type, qui reflète l’écart moyen du QI d’un individu pris au hasard par rapport au QI général de la population. Or, en l’espace d’un siècle, la distribution des scores de QI de la population a progressé de deux fois l’écart-type, c’est-à-dire 30 points de QI – une augmentation notable » rappellent Franck Ramus (directeur de recherche au CNRS, Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique) et Ghislaine Labouret, ingénieur de recherche (Laboratoire Psychologie de la Perception, Université Paris Descartes) dans un article publié dans Cerveau et Psycho et sur le blog de Franck Ramus, Ramus méninges.

Coup de froid sur le QI

Mais voici que notre époque n’est plus aussi formidable et que le QI mondial stagnerait, voire baisserait. Plusieurs études auraient fait la constatation de ce déclin, études qui font régulièrement la une des journaux, avec des titres souvent désolés et désolants. La dernière en date a été publiée dans la revue de l’Académie américaine des sciences (PNAS) et révèle la diminution du QI en Norvège et en Finlande chez les enfants nés après 1975. « A notre connaissance, la Norvège et la Finlande sont les deux seuls pays disposant de données solides sur l’évolution du QI de l’ensemble de leur population, génération après génération. Tous les jeunes conscrits passent en effet, chaque année, des évaluations standardisées de leurs capacités cognitives. Et, dans ces deux pays, on note une érosion significative du QI depuis le milieu des années 1990. D’autres données, bien plus fragiles car réalisées sur de petits échantillons, suggèrent aussi un déclin récent du QI en France, et dans quelques autres pays » résumait dans une chronique publiée fin juin le journaliste scientifique Stéphane Foucart dans le Monde.

Des détails rassurants

L’intelligence humaine connaît-elle un réel déclin ? Les discussions qui concernent le QI sont toujours passionnelles, notamment parce que beaucoup considèrent que cet outil n’est pas suffisamment pertinent pour mesurer l’intelligence (si tenté que l’on puisse facilement définir ce qu’est l’intelligence). Même si l’on admet que bien qu’imparfait le test du QI permet d’évaluer certaines compétences cognitives, on peut considérer qu’il nécessite des adaptations fréquentes qui lorsqu’elles font défaut peuvent expliquer certaines variations. « D’autres facteurs peuvent entraîner des baisses de scores aux tests, comme le vieillissement des énoncés ou des modifications des programmes scolaires. Une baisse temporaire, du même ordre que celle observée récemment, s’est déjà produite dans les années 1970 en Norvège, en lien avec une modification du programme de mathématiques. Moins habitués aux exercices proposés, les jeunes adultes obtenaient des scores inférieurs, sans que cela ne traduise une baisse de leur intelligence » font ainsi remarquer Franck Ramus et Ghislaine Labouret. De la même manière, si une baisse est observée, il n’est pas inutile de s’intéresser aux détails des tests. Or, les deux chercheurs constatent : « Dans les pays qui semblent accuser une baisse des scores de QI, ce phénomène est loin d’être univoque. Par exemple, en Finlande, la baisse mesurée entre 1997 et 2009 ne concernait que les tests numériques et verbaux, alors que le raisonnement logique présentait seulement une stagnation. De même, en Norvège sur la période 1993-2002, on a observé une légère baisse en capacités verbales et en arithmétique, compensée par une hausse en raisonnement abstrait ».

Ca baisse, ça baisse ! En êtes-vous sûr ?

Alors que ces différents éléments offrent déjà des éclairages rassurants, on peut également plus globalement s’interroger sur la réelle convergence de travaux signalant une baisse du QI. « Si l’on regarde les données de l’ensemble des pays du monde, on observe que les scores montent dans certains pays, stagnent dans d’autres, et diminuent seulement dans une minorité d’entre eux, ou dans une minorité d’études au sein de chaque pays », relèvent Franck Ramus et Ghislaine Labouret en s’appuyant notamment sur une méta-analyse de Pietschnig et Voracek (2015). Mais Stéphane Foucart considère « trompeur » l’argumentaire des deux chercheurs en signalant notamment que cette méta-analyse : « n’a pris en compte presque aucune donnée strictement postérieure au milieu des années 1990 ! Seuls une dizaine des plus de 500 échantillons utilisés dans l’étude ont été évalués sur une plage de temps débutant après 1995. Et cette dizaine d’échantillons ne concernent que trois pays : l’Arabie saoudite, l’Allemagne et le Brésil. » Franck Ramus a pris soin de répondre sur son blog : « Le nombre limité de données de qualité disponibles sur l’évolution récente des scores de QI était justement le principal point de notre article, faisant que nous invitions à ne pas annoncer hâtivement une baisse notable et généralisée des capacités cognitives de la population. Pour autant, la méta-analyse que nous citons n’est pas sans intérêt, puisqu’elle permet de mettre en perspective les différentes données disponibles à ce jour. Outre les études débutées récemment, la méta-analyse inclut des études qui ont commencé avant 1995 et qui couvrent au-delà de cette date. La liste complète des études incluses dans la méta-analyse est disponible en ligne dans les suppléments à l’article. (…) On peut donc apprécier le nombre d’études couvrant la période pertinente, et la diversité des pays concernés. Il y en a évidemment de nombreuses autres avec des effectifs plus restreint. Par conséquent, il est tout à fait trompeur d’affirmer que cette méta-analyse "ne dit rien ou presque de ce qui se produit depuis 1995". Non seulement cette méta-analyse couvre la période jugée pertinente par Foucart, mais elle inclut déjà les données finlandaises et norvégiennes qui sont les principales montrant une baisse du QI. Le résultat de cette méta-analyse est que le QI continue à progresser, plus faiblement qu’auparavant, malgré l’inclusion des principales études montrant une baisse. Cela permet de relativiser les annonces de baisse et les conclusions que l’on peut en tirer. Selon les nouvelles données à venir, il sera possible de voir si une tendance au ralentissement s’amplifie, ou si ces évolutions restent limitées. Par exemple, la nouvelle étude norvégienne de Bratsberg et Rogerberg (2018) peut-elle modifier l’équilibre entre toutes les sources de données ? (…)  Une étude d’un si grand effectif, montrant une baisse, serait susceptible d’infléchir un peu plus la progression du QI dans la méta-analyse. Est-ce qu’elle l’annulerait, est-ce qu’elle l’inverserait ? Difficile à dire. En tout état de cause, même si cela faisait pencher le résultat vers une baisse moyenne, cela reflèterait tout simplement le poids démesuré de cette étude norvégienne dans la méta-analyse, et n’autoriserait aucune généralisation aux autres pays », expliquent Franck Ramus et Ghislaine Labouret.

Au-delà de cette limite…

Le niveau de précision de ces discussions trahit (ou masque) leur caractère passionnel. Car derrière la détermination de la baisse ou non du QI se cache la question de la raison potentielle de cette évolution. Pour de nombreux observateurs, dont Franck Ramus et Ghislaine Labouret, on pourrait supposer que comme dans de nombreux autres domaines (stature, longévité, performances sportives…), un plateau a été atteint. De la même manière, on pourrait conclure que les progrès considérables observés au siècle dernier liés à l’amélioration de l’éducation, de l’alimentation et la santé ont atteint leurs limites.

Trop rapide pour être génétique

Mais une telle explication ne satisfait pas ceux qui veulent y voir la conséquence de diverses contaminations. Ici, les thèses génétiques qui rapidement flirtent avec des thèses racistes sont encore régulièrement diffusées, comme celles du psychologue Richard Lynn, qui voit dans la baisse du QI une manifestation du caractère néfaste de l’immigration ou d’un effet dysgénique (l’amélioration de la médecine et des conditions de vie contribueraient à la "diffusion" de gènes défectueux). Face à de telles thèses, les chercheurs norvégiens ont apporté une réponse intéressante en observant l’évolution du QI au sein des familles, permettant de constater que la courbe est alors la même, discréditant les arguments génétiques. Plus simplement, Franck Ramus remarque : « L’environnement (…) est bien identifié comme la cause de l’augmentation du QI depuis un siècle. Ce point fait consensus car aucune évolution génétique ne peut avoir produit cet effet dans une période aussi courte », une observation qui vaut tout aussi bien si l’on veut s’interroger sur une éventuelle baisse.

Gare aux corrélations trop rapides

Outre les thèses racistes, l’abêtissement de nos sociétés, concentrées sur les écrans et s’éloignant de certains savoirs est parfois pointé du doigt. Mais de plus en plus, c’est l’influence des substances chimiques omniprésentes dans notre environnement (mais pas nécessairement plus qu’hier, en tout cas pour certaines d’entre elles) qui est redoutée. Cette explication retient notamment les faveurs de Stéphane Foucart. Pourtant, elle peine à totalement emporter l’adhésion de tous les experts. Franck Ramus remarque par exemple : « De manière générale, sans être experts en toxicologie ou en écologie, nous tentions de souligner que les données disponibles sur l’évolution du QI n’étaient pas très cohérentes avec l’hypothèse d’une baisse de QI engendrée par les pesticides et autres facteurs environnementaux similaires. En effet, si cette hypothèse était correcte, on prédirait que les pays les plus affectés par la baisse du QI seraient ceux dont la population est la plus exposée aux pesticides. Ce qui conduirait à prédire une baisse du QI notamment aux USA ou en Chine, pays forts consommateurs de pesticides. Or ce n’est pas ce qui est observé (…). A contrario, les deux principaux pays sur lesquels se base la thèse de la baisse du QI, la Norvège et la Finlande, sont des pays qui consomment bien moins de pesticides que les USA et la Chine, et qui ont plus généralement une bien plus faible densité de population, qui devrait donc être moins exposée à ce type de toxicité ». D’une manière générale, Franck Ramus invite à éviter les conclusions hâtives concernant les fameux "facteurs environnementaux". « La question du rôle causal respectif de chacun des multiples facteurs corrélés avec l’évolution du QI est une question de recherche d’actualité, à laquelle personne n’a de réponse définitive. Il convient donc de rester prudent sur ce sujet et de se méfier des corrélations qui peuvent être trompeuses (…).Oui, notre intelligence est aussi le fruit de notre environnement, ce n’est nullement difficile à admettre, c’est au contraire d’une grande trivialité, et d’ailleurs personne ne dit le contraire. (…) Il n’y a pas à chercher bien loin pour connaître les principaux facteurs environnementaux qui contribuent à la fois au développement de l’intelligence, et à son amélioration depuis un siècle : l’éducation, la santé, et la nutrition. (…)  L’évolution globale du QI reflète les effets cumulés de tous ces facteurs, et permet donc difficilement de tirer des conclusions sur l’effet de chaque facteur spécifique, qui nécessite des preuves spécifiques. Jusqu’à preuve du contraire, le QI plafonne sans doute, mais ne diminue pas. Tout ce qu’on peut en déduire, c’est que si certains facteurs environnementaux nouveaux produisent réellement des effets délétères sur le développement intellectuel, leurs effets cumulés sont plus faibles que ceux des facteurs environnementaux ayant engendré les augmentations de QI des dernières décennies ».

Alors qu’une fois encore cette discussion n’aura pas évité de revenir sur l’observation mille fois répétée (mais mille fois oubliée) que corrélation n’est pas toujours raison ou encore que le "fact checking" est un art très subtil, ceux qui voudront passer des semaines d’été dorées d’intelligence pourront lire dans le détail les développements de :
Franck Ramus et Ghislaine Labouret : http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/reponse-a-stephane-foucart-sur-la-baisse-presumee-du-qi/ et http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/demain-tous-cretins-ou-pas/
et Stéphane Foucart : https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/06/23/l-environnement-pese-t-il-vraiment-sur-nos-qi_5320020_3244.html (accès réservé aux abonnés)

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • QI

    Le 05 août 2018

    Il serait intéressant de savoir à partir de quel niveau de QI les sujets testés et les commentateurs sont capables de faire la différence entre thèse et hypothèse ?

    Léon Zitrone

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