Body positive : positif pour tout le monde ?

Paris, le samedi 5 janvier 2019 – Reflet parfait de notre monde, les positions les plus extrêmes se retrouvent sur internet. On peut d’une page à l’autre attraper le mal et son remède. La représentation du corps n’échappe pas à cette dichotomie. Twitter, Instagram, les réseaux sociaux ont donné lieu à un déferlement d’images, parfois trafiquées, de corps plus que parfaits, quasiment irréalistes, suspectées d’enraciner le mal être de ceux (la plupart d’entre nous) qui ne pourront jamais atteindre des lignes aussi bien calibrées et qui seraient convaincus à force de les voir sur leurs écrans qu’elles seraient pourtant le but à poursuivre. Le web a même été accusé d’encourager les comportements alimentaires dangereux, par exemple à travers les blogs censés délivrer des conseils pour s’affamer ou les sites promouvant des concours de filles présentant un thigh gap authentique (soit un espace entre les cuisses). Mais le web peut également être le lieu de la libération, le lieu où ceux qui hier se cachaient, décident de s’exposer fièrement. Elles (et ils) n’hésitent pas à montrer leurs rondeurs, à flatter leurs imperfections, à ne pas avoir honte de leur corps, dans la norme ou hors norme. Puisque tout porte un nom dans notre monde et un nom anglais dans notre monde moderne, cette tendance a été baptisée : c’est le "body positive".

Aider les autres comme on aurait voulu être aidé pour ne plus se sentir seuls

Ce sont des mannequins aux tailles généreuses qui à l’instar des silhouettes filiformes habituelles donnent des conseils de mode et se mettent en scène. Ce sont des actrices qui se rebellent contre leurs collègues qui auraient tendance à s’enferrer dans des diktats artificiels de beauté. Ce sont des anonymes qui cherchent à dissiper leur malaise et à transmettre un message d’espoir à ceux qui leur ressemblent. La plupart des instragrammeurs et internautes qui participent à cette mouvance du "body positive" insistent en effet sur leur volonté d’aider ceux qui souffrent de l’image de leur corps, notamment à cause de ce qu’ils croient être la norme, renvoyée par les écrans et les pages des magazines. « Je ne reviendrais jamais sur ma décision de communiquer ouvertement sur le Net. Cela m’a permis de devenir celle que j’aurais voulu être quand j’étais jeune et d’aider à mon tour d’autres femmes à accepter leur corps et à explorer leurs émotions, leur sexualité, leurs traumatismes » expliquait ainsi récemment au Huffington Post (dans sa version américaine traduite en français), Laura Delarto, auteur de The Comments Project. « Nous recevons des dizaines de messages par semaine de femmes qui nous racontent combien nos publications les aident à se sentir belles et représentées ou à lutter contre leurs troubles alimentaires, et qui nous disent que c’est ce qu’elles auraient aimé voir quand elles étaient jeunes » rapporte de son côté Jane Belfry, fondatrice du site The Thicc.

Perversité, moralisation et grossophobie

Pourtant, s’inscrire dans cette tendance du "body positive" expose à des risques de dénigrement important, qui vont au-delà des habituelles réactions négatives inévitables sur le net (et que chacun doit être prêt à assumer quand il choisit d’exposer sa vie intime sur le web). Internet conduit en effet à l’exacerbation de tendances ancestrales : la haine et la violence verbale face à ce qui est différent, facilitées par l’anonymat, l’absence de rapport direct (et donc de danger physique) et le sentiment d’impunité. Ainsi, les femmes qui affichent fièrement leurs kilos sont régulièrement l’objet de commentaires odieux. Ces derniers ont différentes sources. La perversité s’exprime tout d’abord régulièrement : « Les commentaires qui me perturbent le plus ne viennent pas de trolls, mais de types qui m'objectivent et me sexualisent ouvertement. Les émoticônes à la langue pendante me donnent envie de vomir. J'indique clairement que je publie des photos pour les femmes qui cherchent de l'inspiration en matière de style et veulent se sentir représentées, et je bloque systématiquement les hommes qui m'envoient des messages personnels douteux et des photos de leur pénis, mais les commentaires continuent d'arriver » témoigne par exemple Sarah Chiwaya, éditrice et bloggeuse pour Curvily Fashion. Une autre série de messages s’indigne d’une prétendue "promotion de l’obésité" et des mauvaises habitudes alimentaires, quand l’objet est très différent, centré sur l’acceptation de soi. Enfin, on retrouve le lot habituel des messages injurieux et "grossophobes".

Pas sans danger

La plupart des blogueuses grande taille qui sont exposées à ces commentaires réguliers parviennent à s’en détacher et à ne retenir que le caractère positif de leur expérience. Mais l’épreuve peut néanmoins être difficile. « On me harcèle sur le Net depuis le collège, et ça ne s’est jamais vraiment amélioré (…). J’ai peur de chercher mon nom sur Google à cause des sites créés par des gens grosslophobes et racistes qui détestent les personnes comme moi » témoigne La’Shaunae Steward, mannequin qui avoue avoir « craqué à plusieurs reprises face à toute cette haine ». Il est certain que les plus fragiles ne sont pas à l’abri de réactions douloureuses face au déferlement d’injures fréquent sur le web. Interrogé il y a quelques mois sur ce sujet par France TV, le psychiatre Jean-Christophe Seznec résumait : « Partager ses problèmes sur Internet est une vraie prise de risque. Pour certaines personnes, ça va être une première marche pour pouvoir s’autoriser à s’exprimer. Et pour d’autres personnes, c’est prendre le risque d’un retour extrêmement négatif, qu’ils ne seront pas prêts à assumer ».

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article