Carton Rouge ?

Paris, le samedi 9 mars 2019 – Combien de vocations médicales sont nées dans les sanatoriums ? De nombreux patients touchés par la sollicitude de leur médecin ou infirmière peuvent, fugacement, envisager l’hypothèse d’épouser une carrière médicale pour soigner à leur tour. Mais certains vont plus loin et franchissent la frontière entre le lit de malade et le lit du malade. Ainsi, s’est dessiné le chemin du professeur Jean-Jacques Eledjam.

Une vocation de rêve

Au cours de son service militaire, comme un nombre non négligeable de jeunes hommes à l’époque, Jean-Jacques Eledjam, né en décembre 1943, contracte la tuberculose. Sa période d’appel va se transformer en une longue convalescence dans les hôpitaux Montpelliérains, au sein de services gérés par l’armée. Alors que Jean-Jacques Eledjam sympathise avec une grande partie de ceux qui prennent soin de lui, l’armée lui propose de lui financer des études d’infirmier. Il accepte immédiatement la proposition, d’autant plus que le « métier était essentiellement féminin et nous étions trois garçons au milieu de soixante jeune filles. Tout ça en 1968 » avait-il confié en souriant au Progrès il y a deux ans.

Parcours hospitalier exemplaire

De Montpellier, Jean-Jacques Eledjam gagne Lyon où il intègre le service des urgences. Sa fascination pour la médecine s’aiguise et il choisit alors d’entamer des études médicales : il obtiendra sa thèse en 1982 à près de quarante ans. Retrouvant ses premières terres et toujours attiré par les urgences, le praticien achève sa carrière comme chef du Pôle Hospitalo-Universitaire des Urgences du CHRU de Montpellier où il manifeste son goût pour la médiatisation en accueillant pendant plusieurs semaines les caméras de télévision de TF1 dans le cadre d’un reportage au long cours sur les urgences.

Parcours associatif remarquable

Parallèlement à cette carrière universitaire enviée, le praticien qui n’a pas oublié les sanatoriums gérés par la Croix Rouge entre en tant que bénévole dans cette prestigieuse institution en 2004. Mais au sein de la vieille maison comme à l’hôpital, il ne tarde pas à s’imposer à des échelons élevés. En 2011, il prend place au sein du conseil d’administration national de l’association. La Croix Rouge est alors gérée par le professeur Jean-François Mattei, ancien ministre de la Santé, qui s’est attelée à une restructuration en profondeur de la vieille maison. Existant depuis près de 150 ans, gérant quelque 600 établissements médicaux ou d’hébergement de personnes âgées dépendantes, comptant 18 000 salariés, la Croix Rouge est une machine qui peine parfois à faire coïncider son identité humanitaire et les mécanismes attendus pour le fonctionnement d’une telle structure. Certaines pratiques ont pu s’installer avec les années qui ont parfois fragilisé les équilibres budgétaires. Jean-Jacques Eledjam, en tant que patron d’un grand service d’urgences, est familier de ces situations complexes où des enjeux apparemment paradoxaux se heurtent : le soin pour tous et la gestion des budgets. Ambitieux (comme le démontre son parcours) et facilement attiré par les honneurs affirment certains, il brigue la présidence de la Croix Rouge en juin 2013 et est élu brillamment. 

Positionnement stratégique

La rénovation que Jean-Jacques Eledjam dessine pour la Croix Rouge répond par sa méthode et par ses objectifs à une philosophie qui ne paraît pas toujours adaptée à une entité telle que la plus vieille organisation caritative française. On parle de compétitivité, de positionnement stratégique, de nouvelle culture du travail. Certains sont heurtés, d’autant plus qu’il ne semble pas toujours question dans cette ambition de corriger certaines dérives rencontrées dans de nombreuses structures humanitaires : le brouillement parfois dangereux de la frontière entre bénévoles et salariés. Les ambiances deviennent rapidement délétères. En 2015, l’Inspection du travail dénonce les très fréquents dépassements de la durée quotidienne du travail et les multiples privations du repos quotidien minimal chez les salariés de la Croix Rouge. Les violations des réglementations concernant le droit du travail apparaissent chroniques : 3 345 infractions ont été recensées. Au-delà, comme le décrivent dans un livre qui vient d’être publié Yohan Blavignat (journaliste au Figaro) et Bénédicte Poirier (journaliste reporter d’images), certains dénoncent une gestion parfois perverse, fondée sur une logique de cour, où le maître des lieux, Jean-Jacques Eledjam ferait et déferait en fonction de ses besoins les carrières. Charité bien ordonnée évoque ainsi un « climat de méfiance et de peur », signale des opérations immobilières et financières qui paraissent éloignées de la mission première de la Croix Rouge et tente de briser une omerta liée au refus de beaucoup de nuire à l’image de l’association.

Réorganisation devenue obsessionnelle et absence de cap

Si les défenseurs de Jean-Jacques Eledjam réfutent farouchement un tel portrait et signalent que beaucoup des faits épinglés par les deux journalistes (dont ceux concernant les violations du droit du travail) sont anciens et ont été corrigés, certains se souviendront qu’en 2017 le professeur Marc Gentilini, président honoraire de la Croix Rouge avait au moment des élections pris la plume pour déplorer le « temps et l’énergie dépensés dans une réorganisation permanente, devenue obsessionnelle à force de revirements ». Le praticien s’était également inquiété que la Croix Rouge ne présente plus de « cap et de stratégie claire et cohérente » ce que certains désaccords avec d’autres associations (concernant par exemple l’attitude à adopter face aux migrants adultes présents dans les centres pour mineurs) ont illustré. Mais cette fronde du praticien n’avait pas abouti à une révolution de palais et Jean-Jacques Eledjam a finalement été réélu. Portant sa Croix en dépit de quelques cartons rouges.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article