Cesse-t-on jamais d’être médecin ?

Paris, le vendredi 1er décembre 2017 – L’utilisation des réseaux sociaux expose à des dérives dangereuses. Ceux qui ne parviennent pas à résister à l’attraction provoquée par les Twitter, Facebook et autre Instagram ne sont pas les seuls à être menacés. Toute personne qui s’est risquée sur ces portails peut un jour être conduite à glisser, à oublier qu’en dépit du caractère "virtuel"  du support, ce qui se dit sur la toile appartient à la réalité.

Le médecin n’est pas un humoriste comme les autres

C’est ainsi que l’on a assisté la semaine dernière à un petit règlement de compte entre médecins blogueurs. Le "célèbre" Baptise Beaulieu a vivement reproché dans un billet publié sur le Huffington Post à un médecin généraliste auteur du blog Docteur du 16 plusieurs tweets au ton vaguement humoristique se moquant des homosexuels. Il semble à la lecture de ces messages que le praticien ne parvienne pas à résister à l’amour du bon mot (comme notre Président !) quitte à se montrer parfois cavalier, voire à tenir des propos que l’on pourrait qualifier de "stigmatisants". La réputation du praticien et l’estime que beaucoup de médecins blogueurs semble lui porter pour ses analyses souvent pertinentes et décalées (dont certaines ont été évoquées dans ces colonnes) n’ont pas empêché Baptiste Beaulieu d’épingler ces sorties peu déontologiques. Il conteste notamment le droit à la plaisanterie quand il s’agit de rire de minorités : « Car l’humour sur les minorités (quelles qu’elles soient) n’est jamais neutre. Il est sociologiquement destiné à créer des groupes, et des connivences/reconnaissances (…). A exclure de la bande (…). A pérenniser des stéréotypes » considère-t-il. Par ailleurs, il estime qu’il y a une différence entre les vrais humoristes et caricaturistes et des praticiens. « Des gens vers qui ont est censé se confier intimement, et se dénuder. Les personnes LGBT+ méritent mieux que finir en punchlines sur les réseaux », juge encore Baptiste Beaulieu qui invite à tenter d’imaginer la détresse des personnes concernées constatant que certains médecins rient d’eux sur la toile. Enfin, quand le praticien épinglé s’est récrié en remarquant qu’il n’a jamais manqué à son devoir de soins et d’assistance aux personnes homosexuelles, Baptiste Beaulieu a rétorqué qu’il s’agit du minimum attendu d’un praticien.

Minimisation

Cette algarade n’est pas passée inaperçue et les défenseurs du médecin aux plaisanteries peu fines furent plus nombreux que les partisans de l’attaque de Baptiste Beaulieu. De nombreux arguments furent déployés pour tenter de minimiser la portée des tweets jugés offensant de l’auteur du blog Docteur du 16. On tenta notamment de mettre en avant que ce n’était pas dans le cadre de son exercice  que ce dernier s’amusait ainsi. Cette mention a fait bondir Martin Winckler qui, sans revenir longuement sur le cas en présence, a tenu à établir une mise au point sur son blog l’Ecole des soignants, en rappelant que dans la sphère publique, il n’y a pas un moment où l’on cesse d’être médecin.

Servir le public

Bien  sûr, le passif de Martin Winckler auteur d’un livre très contesté sur la maltraitance dont se rendraient régulièrement coupables des médecins pourrait jeter sur ses considérations un a priori négatif. Néanmoins, ses observations sur la position du médecin dans la société retiendront l’attention. Ainsi, sur le point de savoir s’il est des instants, par exemple quand on pianote une plaisanterie sur son téléphone, où l’on n’est plus médecin, Martin Winckler répond : « Que je sache, quand un médecin s'exprime dans les journaux, à la radio, à la télévision ou se présente à un poste électif, il le fait en tant que médecin. C'est même en général parce qu'il est médecin qu'on lui demande de s'exprimer. Autrement dit, un médecin ne cesse pas de l’être en ôtant sa blouse. Pas plus qu’un.e enseignant.e qui sort de sa classe, un.e gendarme en dehors de ses heures de service, un.e élu.e qui regagne son domicile. Si je prends ces autres exemples, c’est parce qu’ils ont des points communs importants avec les médecins : ce sont des membres du service public. (Oui, même un médecin libéral. Car il exerce dans le cadre des règles imposées par le Code de la santé publique, il est lié par une convention avec la sécurité sociale et même hors convention sa liberté d’exercice est strictement réglementée). Servir le public, ce n’est pas une fonction comme les autres. Ça ne se résume pas à des actes ou à des comportements dans le cadre professionnel. L’image que nous avons de l’institutrice, du gendarme, du médecin ou de l’élu.e n’est pas seulement liée à sa fonction, mais à leur place et leur rôle symbolique dans la société. Ce rôle consiste non seulement à servir le public conformément à la loi, mais aussi à incarner les valeurs visant à assurer la cohésion de la population - et en particulier à la protéger et lui permettre de s’épanouir » rappelle l’écrivain et médecin (NDLR;  l'écriture inclusive est de Martin Winckler).

Un médecin est toujours médecin

A ses yeux, ce caractère symbolique, cette incarnation sont encore plus forts en ce qui concerne le médecin, en raison de la formidable influence du praticien sur ses patients et de sa connaissance de sa plus profonde intimité. Cela n’empêche pas les médecins, comme tous les autres, de pouvoir nourrir des préjugés, dire des bêtises et s’emporter, mais seulement dans la sphère privée. Martin Winckler insiste : « Même dans un avion en plein vol ou dans un bateau hors des eaux territoriales, on fera appel à lui quand un passager fait un malaise. Parce que son "autorité" est liée non seulement à un savoir mais aussi à un savoir-faire spécifique (…) qui peut être sollicité en permanence par une personne malade ou qui souffre, un médecin est toujours médecin. C’est ainsi, et il ne doit jamais l’oublier. Cette constatation simple a des conséquences inévitables : il va de soi qu’un médecin qui insulte, humilie, abuse, menace, brutalise, tient des propos racistes, sexistes ou homophobes ou dénigre d’une quelconque manière le ou la patient.e qu’il vient de recevoir dans son bureau se disqualifie en tant que professionnel qualifié et en tant que figure d’autorité. C’est tout aussi vrai quand il se comporte ainsi en public sans s’adresser à personne en particulier. (…) Certains médecins ont peut-être l’illusion que sur un blog, un réseau social ou dans un entretien pour à une publication en ligne, ils s’expriment dans un cadre privé, parce qu’ils tapotent leur clavier dans la solitude de leur bureau, donnent une opinion par téléphone ou échangent (exclusivement, croient-ils) avec leurs "amis" Twitter ou Facebook. Ils s’imaginent peut-être que "ça sera noyé dans la masse". Ils font erreur. Dans la forêt du web, il y a toujours quelqu’un pour entendre le moindre bruissement de voix, et chaque voix peut porter très loin. Même quand elle se cache derrière un pseudonyme. Le pseudonymat, pas plus que la sortie du bureau, ne dispense pas un médecin de ses obligations », analyse Martin Winckler.

Quand Martin Winckler s'aligne sur le Conseil de l'Ordre

Une telle position est (paradoxalement) très proche de celle défendue par l’Ordre des médecins. Déjà interpellée voire saisie sur des cas proches, l’instance a en effet chaque fois tenu à rappeler que le code de déontologie « impose aux médecins de s’abstenir d’émettre des propos scandaleux ». Un récent document concernant la publicité à l’ère des nouvelles technologies suggère par ailleurs que l’instance ordinale estime que cette règle s’applique également à internet. Il avait en effet observé que les médecins se doivent de faire un « usage responsable des réseaux sociaux. Ils doivent notamment se montrer vigilants sur l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes, et donc indirectement de l’ensemble du corps médical, vis-à-vis des internautes ».

A retenir.

Vous pouvez retrouver l’ensemble de la polémique et des réflexions de Martin Winckler en consultant les liens :
http://www.huffingtonpost.fr/baptiste-beaulieu/faire-des-blagues-homophobes-sur-twitter-quand-on-est-medecin-est-grave-cest-un-permis-de-discriminer_a_23286954/
https://ecoledessoignants.blogspot.fr/2017/11/bruissements-de-voix-homophobes-dans-la.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Bien simple !

    Le 02 décembre 2017

    Un ami m'avait demandé de retenir un tennis pour jouer le lendemain, sachant qu'à côté de mon cabinet il y avait quelques courts. J'y vais à 17 h 45 et la dame de la réception me dit :"Ah c'est fermé à 17h30". J'essaie de lui dire que si elle venait après l'heure chez moi je la recevrai ! réponse de la dame : " Mon travail cesse à 17h30 et vous vous restez médecin nuit et jour !".J'en suis resté Baba ! Et ensuite j'ai compris qu'elle avait raison. Aujourd'hui j'ai 81 ans et ma porte reste ouverte 24h sur 24 à qui viendra y frapper.(Et ça arrive toujours !).

    Dr Richard Guidez

  • Médecin pour la vie

    Le 02 décembre 2017

    Le carabin a toujours été l'un des sujets préférés des humoristes et il faut qu'il le reste.

    Être médecin c'est pour la vie. Un bon médecin, compétant, plein de bienveillance et d'amour pour le malade, je souscris tout de suite.

    Malheureusement comme dans tous les domaines de nos jours certains médecins ont la main plus près du portefeuille que du coeur et l'éthique vient au second plan. Le serment d'Hippocrate étant devenu celui des hypocrites. Il n'y a qu'à interroger les étudiants en médecine pourquoi ils font "médecine". Le résultat est stupéfiant ! De mon temps le résultat était juste le contraire !

    Richard Haas

  • Un citoyen d'abord

    Le 02 décembre 2017

    Avant d'être médecin, on est citoyen, ...mais le Conseil de l'Ordre l'oublie souvent. Et comme tout citoyen, le médecin doit avoir la même liberté théorique d'expression. Je dis théorique car il y a longtemps que la censure, et ceux qui veulent faire carrière sur cette censure, la main sur le cœur pour servir le politiquement correct orienté et démagogique, sévissent dans ce pays.
    Cet état de citoyen est le fruit de nos aïeux, le fruit d'une lutte historique. Ce n'est aucunement le cas de l’état de médecin.

    Dr Christian Trape

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