C’était mieux avant. Ou pas ?

Paris, le vendredi 2 février 2018 – Faut-il que l’amnésie des hommes soit profonde pour que se rejoue sans cesse la querelle des anciens et des modernes. Il existe cependant certaines variantes. Les jeunes générations n’ont pas toujours le cœur à célébrer le monde qu’ils occupent et ils peuvent se montrer très critiques vis-à-vis de leur situation, semblant même suggérer que leurs aînés ont su avoir la vie bien plus douce. Est-ce ainsi pour les internes en médecine ? Les obstacles auxquels ils se confrontent sont-ils plus âpres, leurs journées plus longues, leur supérieur hiérarchique plus exigeants que pour leurs prédécesseurs ?

Des responsabilités importantes, mais rien d’harassant

Observant les souffrances exprimées par les internes, une partie de l’ancienne génération est bien vite convaincue que "c’était mieux avant", c'est-à-dire de leur temps. « Je réalise quand je découvre sur Twitter certaines ambiances d’internat d’aujourd’hui, l’exploitation dont sont victimes nos jeunes confrères, à quel point j’ai été privilégié », écrit l’auteur du blog Chroniques d’un jeune médecin quinquagénaire. Tout, dans l’expérience de ce praticien, paraissait plus doux que ce que nombres de futurs médecins traversent aujourd’hui. D’abord, pour les généralistes, le parcours était restreint. « A l’époque faire médecine ne durait que sept ans. Si on ne passait pas l’internat on effectuait en 7ème année un stage de FFI ou Faisant fonction d’interne » rappelle-t-il. Bien qu’assurant « en relais le SMUR 24/365 » avec trois co-internes et alors que « les gardes de week-end duraient 48 heures », le praticien ne se souvient pas d’une charge de travail harassante. « En général nous dormions pas mal – surtout moi qui flippais de ne pas dormir assez et qui allait me coucher dès 22h quand le régulateur me fichait la paix. Rien à voir avec ce que vivent les internes aujourd’hui » insiste-t-il encore.

Piscine

Côté ambiance, surtout, un esprit de joyeuse fête semblait régner. L’auteur du blog décrit : « L’ambiance de la salle de garde était cool. Il n’y avait aucune règle et ni mes co-économes ni moi n’attendions un quelconque comportement des autres vis à vis de nous. Une fois par mois nous demandions de l’argent aux internes, chefs de cliniques et rares chefs de service qui mangeaient à l’internat (pas aux externes bien sûr). Assis à l’entrée, un grand seau rempli de diverses sauces à fort potentiel salissant à nos pieds, une louche dans la main et la caisse sur les genoux, nous accueillions les convives du jour avec bienveillance, s’ils payaient. Nous ne faisions jamais crédit. L’argent nous permettait d’acheter des boissons à base d’éthanol d’intensité et genres variés et d’organiser des tonus (fête d’internat). (…)  Nous entretenions d’excellents rapports avec l’hôpital » évoque-t-il. Il ne faut pas croire pour autant que cette allégresse rimât nécessairement avec une débauche de blagues sexistes.

L’auteur des Chroniques ne goûtait guère les « graffitis » et autres « dessins obscènes ». « J’ai obtenu sans difficulté que l’hôpital les repeigne, choisi avec soin un abominable rose saumoné puis scotché fermement sur cet écrin tout frais de superbes reproductions de Folon, Magritte ou Schlosser qui passèrent, à cette époque où l’image était rare, comme des œuvres avant-gardistes (ces affiches provenaient de la boite créée par mes parents dont j’étais à des années-lumière d’imaginer tenir un jour les rênes), transformant la salle de garde en une sorte de galerie d’art qui résista un mois ou deux avant d’être dévastée par une nouvelle projection. Heureusement c’est l’économe qui engage les peintres spécialisés pour réaliser les fameuses fresques pornographiques et nous avons pu cette année-là échapper à cette tradition idiote ». Pour autant, l’auteur admet que certains rites qui l’amusaient alors ne sont aujourd’hui pas considérés comme « politiquement correct », tel le jeu consistant à « jeter à l’eau les internes tout habillées (…) jeu rapidement stoppé suite à une initiative des gens de la biochimie qui retrouvèrent dans l’eau de la piscine les pires germes de l’hôpital. C’était l’été, le cocktail à la mode était le blue lagoon, les guitares chantaient certains soirs, on se réchauffait sur le tard avec un feu de bois, on avait hâte d’être de garde » se souvient-il avant de signaler : « Apparemment, il y a toujours une piscine et des fêtes à Poissy mais le climat a bien changé ».

Travail empêché

Un brin nostalgique, l’auteur des Chroniques d’un jeune médecin quinquagénaire apparaît convaincu que les médecins d’aujourd’hui connaissent une situation bien moins enviable.

La gastroentérologue Marion Lagneau, sur son blog Cris et chuchotements nuance un peu cette vision idyllique ainsi que la légitimité des plaintes des nouvelles recrues : « Que les jeunes cessent de la ramener avec leurs horaires, les semaines d’antan des internes toutes générations étaient bien autant voire plus chargées » signale-t-elle. Cependant, elle aussi, constate une évolution délétère au cours des dernières années, qui ne concerne pas tant la charge de travail que « le poids et cette ingérence permanents, d’organisation, de santé "publiquation", de contrôle et d’injonctions paradoxales [qui] sont devenus désormais le pain quotidien minant de l’exercice médical ». Pourtant, relève-t-elle, l’idée d’introduire dans la pratique médicale certains « éléments d’organisation » avait pu être accueille avec une certaine « bienveillance ». La désillusion fut rude : « Nous avons été dépassés par ce qui est arrivé ensuite. La mainmise de pratiques issues de management non médical sur le soin, ce n’était sûrement pas une bonne solution. Aucun médecin ne l’avait imaginé de cette manière » déplore-t-elle. Décrivant le mécanisme de cette nouvelle structuration des soins, totalement inconsciente des vrais enjeux de la médecine, elle estime que « les médecins ne sont pas burn-outés parce qu’ils ont l’habitude de travailler beaucoup. Le stress des médecins vient du fait qu’ils sont empêchés. Le travail empêché, c’est celui que le médecin voudrait bien faire, mais ne peut pas faire, parce que soumis sans cesse à des stress, et à des injonctions paradoxales » analyse-t-elle. L’ensemble de ces contraintes conduit le médecin d’aujourd’hui à vivre un constant « décalage » avec ses « valeurs de soignants » observe-t-elle encore.

Archéo-réac

Les comparaisons entre hier et aujourd’hui sont ainsi rarement en faveur du temps présent. Il continue néanmoins d’exister et pas nécessairement seulement chez les jeunes générations une volonté de brûler les idoles d’antan, en en exagérant les travers. C’est ainsi que dans les écrits du docteur Martin Winckler retrouve-t-on régulièrement l’accusation d’ « archaïsme » concernant entre autres l’enseignement de la médecine. Voilà qui fait quelque peu sourire le néphrologue auteur du blog Perruche en automne qui réagissant à un nouveau tweet de cette facture de Martin Winckler (commentant en la partageant l’indignation d’un étudiant ayant entendu de la part d’un professeur que face à une grossesse extra-utérine chez une toxicomane, on peut « direct lui enlever la trompe ») propose : « J’avais déjà pensé changer le nom du blog pour Mandarin archéo-réac (MAR). Peut-être qu’au bout de sept ans, il faudrait l’appeler Brute épaisse, Obtuse, sexiste, Archaïque, raciste, homophobe et grossophobe. Je vais donc peut-être m’appeler bientôt BEOSARGH. Il manque violeur, harceleur, manipulateur, méchant, incompétent et je dois en oublier » ironise-t-il. Mais au-delà de cette boutade, le praticien considère que plutôt que de jeter l’anathème sur tout ce qui ne semble pas être parfaitement adapté à l’air du temps, sans doute serait-il plus constructif, même face à des réflexions manifestement contestables, de « parler avec celui qu’on dénonce, si on veut espérer une amélioration, la dénonciation seule ne suffit pas. Parfois expliquer calmement pourquoi certains propos, certaines positions ne sont pas dicibles ou tenables peut entraîner une réflexion. J’ai la faiblesse de penser que la majorité de mes collèges sont des personnes avec un fond d’humanité important qui peuvent accepter la discussion » veut-il croire.
Une façon finalement peut-être assez innovante de repenser la querelle des anciens et des modernes.

Et pour vous, c’était mieux avant ou pas ?

Peut-être les écrits de nos blogueurs vous permettront d’approfondir la réflexion sur ce sujet !
Chronique d’un jeune médecin quinquagénaire : https://30ansplustard.wordpress.com/2018/01/17/quand-linternat-durait-un-an/
Le blog de Marion Lagneau, Cris et Chuchotements : https://cris-et-chuchotements-medicaux.net/2017/12/23/travail-empeche-les-medecins-en-decalage-avec-leurs-valeurs/
Et Perruche en automne : http://perruchenautomne.eu/wordpress/?p=5679

Aurélie Haroche

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Vos réactions (6)

  • C'etait mieux avant !

    Le 03 février 2018

    Désolée de jeter un pavé dans la marre mais en ce qui me concerne, interne de spé en 1988, des journées de 10 h minimum, des astreintes de samedi et dimanche soir, des gardes sans repos post gardes et on s'était organisé entre nous pour avoir des formations! Actuellement quand je suis à l'hôpital, des internes je suis contente quand j'en ai un, entre les formations obligatoires les repos de garde et les congés! Je ne comprends pas de quoi ils peuvent se plaindre car pour ma part, en dépit des heures de présence, j'ai été heureuse de mes années d'internat ou j'ai tout appris avec passion!

    Dr Rosine Guintrand

  • Délation et hypocrisie

    Le 03 février 2018

    Oui. C'était mieux avant, d'abord parce qu'on avait 25 ans et ensuite parce que l'administration, les dogmes, les réunions de "qualité", la recherche du coût optimal de l'heure de bloc n'avaient pas cours.

    Dr Jean-Fred Warlin

  • C’était mieux avant (oui)

    Le 03 février 2018

    Oui même si les gardes ou les astreintes étaient pesantes (j’ai été de garde enceinte jusqu’aux dents) mais les gardes nous permettaient d’apprendre plus le métier de médecin, les internes de Paris avaient une philosophie du monde qui nous donnait le sens de notre profession et les salles de gardes ne m’ont jamais donné l’impression d’inégalité entre les genres, peut-être parce que nous les femmes étions minoritaires et parce que j’aimais mon métier

    F Lods Hocquenghem, concours 1958 AIHP

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