Collusion entre le monde politique et les mutuelles : jusqu’à quand ?

Paris, le samedi 17 juin 2017 – Chez certains de ses anciens camarades, déjà peut-être meurtris par son ralliement à En Marche !, ce fut apparemment la surprise. « Richard Ferrand m’avait dit qu’il avait travaillé pour les Mutuelles de Bretagne, mais pour moi c’était du passé. Si j’avais su qu’il était encore chargé de mission (…), la question, je l’aurais posée clairement. Il était en lien d’intérêts » affirme catégorique Catherine Lemorton, présidente de la commission des affaires sociales à l’Assemblée à propos du travail que Richard Ferrand continuait d’effectuer pour les Mutuelles de Bretagne alors qu’il signait (et défendait) une proposition de loi sur les réseaux de soins.

Cette découverte tardive pourrait être touchante mais elle fait également sourciller le médecin et romancier Christian Lehmann sur son blog En attendant H1N1 qui ne pouvait guère laisser passer cette "affaire" sans la commenter tant le sujet des liens entre les mondes politique et mutualiste l’a toujours intéressé. « Le fait, ainsi que le montant des émoluments, étaient écrit noirs sur blanc sur sa déclaration de liens d’intérêt à la Haute Autorité, mais Catherine a parfois du mal avec les chiffres (…) Evidemment, si Catherine Lemorton avait écouté ces nantis de médecins libéraux opposés au tiers payant social et solidaire, ça l’aurait peut-être éclairé. Hélas, elle avait mieux à faire » remarque le praticien, qui rappelle : « Lorsque les médecins dénonçaient, sous le quinquennat Hollande, le passage en force de la loi sur les réseaux de soins, qui préfigurait la mutuelle obligatoire pour tous, personne n’écoutait. Ils pointaient que Ferrand rapporteur de la loi, était dans le même temps député et salarié des Mutuelles de Bretagne, et ça faisait pschiitttt ».

La candidature Schrödinger de Marisol Touraine

Plus encore que « les petites affaires de Richard Ferrand, l’incessant mélange des genres public/privé de ce nouveau parangon de vertu », ce sont les réactions de ses anciens amis socialistes qui amusent (ou irritent) Christian Lehmann. Tous ou presque semblent en effet oublier qu’ils ont été nombreux à participer à un système de collusion constante avec les mutuelles. Ça a commencé bien avant l’affaire Ferrand. Christian Lehmann nous rappelle tout d’abord la succession des cadeaux offerts aux complémentaires santé pendant le quinquennat de François Hollande. « De Jean-Marie Le Guen à Laurence Rossignol, tous ces curriculum vitae estampillés MNEF ou LMDE donnent le tournis. Expliquent la tendresse particulière du clan Hollande, de Marisol Touraine, pour ces mutuelles auxquelles elles permettaient en 2012 de repousser encore d’un an la divulgation de leurs frais de gestion, "dont nous connaissons les difficultés qu’elle créait pour vous" (on croit rêver). Nous eûmes ensuite droit au tiers-payant, que la ministre utilisa comme marqueur social d’un quinquennat qui le fut bien peu, au profit d’assurances complémentaires qui y voyaient un moyen de contracter directement avec les médecins en mettant fin au monopole de la Sécurité Sociale. Puis les thuriféraires du benêt Hollande acclamèrent l’accord national interentreprises, et son cadeau-surprise, la mutuelle obligatoire pour tous, plus chère et moins avantageuse en terme de remboursement. Aujourd’hui, la messe est dite, chacun sait qu’il s’est fait baiser sous Hollande, mais longtemps, le slogan "Une mutuelle pour tous!" fit fureur. Il est sûr que c’était clair, direct, concis, plus vendeur que "Une mutuelle pour tous, et une SCI pour madame"».

Cette constante sollicitude vis-à-vis des mutuelles n’a pas empêché Marisol Touraine de pousser des cris d’orfraie quand François Fillon dévoila son bancal projet de différenciation entre les petits et les gros risques. « En fin de mandature, la ministre découvrait que les mutuelles qu’elle avait défendue avec tant d’acharnement étaient en fait "des assureurs privés". Ce ne fut pas le moindre de ses retournements de veste, jusqu’à sa candidature de Schrödinger* aux législatives, affiliée PS mais refusant de mettre le logo sur ses affiches tout se déclarant membre de la majorité présidentielle malgré s’être vu refuser l’investiture par Macron » résume Christian Lehmann.

Trop gros, même pour les mutuelles !

Les réactions suscitées par l’affaire Richard Ferrand s’inscrivent dans la même ligne. Ceux et celles qui ont longtemps été les fidèles serviteurs des mutuelles n’ont pourtant pas hésité à dire tout le mal qu’ils pensaient des agissements du nouveau ministre. « C’est Jean-Christophe Cambadélis, comdamné dans l'affaire de la MNEF pour "recel d'abus de confiance", qui en orfèvre conseille à Ferrand de démissionner » relève par exemple Christian Lehmann. Au-delà de la constatation fascinante des travers de l’âme humaine, ces escarmouches offrent une leçon politique. « Le système mutualiste a été gangréné par le politique, qui s’en est servi pour recaser ses has-been, ses destitués, ses triquards » dénonce Christian Lehmann qui au regard de cette affaire se demande quel crédit on peut accorder au désir de renouvellement affiché par l’équipe Macron. Mais la sortie de route pourrait venir des mutuelles elle-même : « C’est devenu tellement malsain, tellement évident lors du déplorable quinquennat de l’adversaire de la Finance que certains dirigeants de la Mutualité elle-même s’en étaient émus (…). Du côté des petites mutuelles indépendantes, la Fédération Diversité et Proximité Mutualiste, dans un communiqué récent, demande, tout comme Anticor, la démission de Richard Ferrand et accuse (…). "Le mouvement mutualiste est gangréné depuis trop longtemps par les liens opaques et ambigus entretenus par certaines de ses composantes avec le pouvoir politique et l’argent. Après les scandales retentissants de la MNEF et du CREF et les mea culpa des protagonistes sanctionnés par la justice, force est de constater que certaines mauvaises pratiques perdurent et, en ce sens, "l’affaire Ferrand" à elle seule fragilise à nouveau le modèle mutualiste"».

Qui aurait pu croire que la sonnette d’alarme serait tirée par les complémentaires elle-même (dans un contexte de féroce concurrence entre elles, il est vrai, que l’arrivée d’Emanuel Macron ne devrait que renforcer) ? Ce nouvel élément s’ajoute à une longue saga d’intrications délétères entre le monde politique et les mutuelles, dont les différents chapitres sont toujours commentés finement et avec impertinence par Christian Lehmann.

* Allusion au chat à la fois mort et vivant dans l'expérience de pensée du physicien Erwin Schrödinger, de même que M Touraine est à la fois socialiste et en Marche !

http://enattendanth5n1.20minutes-blogs.fr/archive/2017/05/31/richard-ferrand-tranquille-le-gland-936947.html

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Projet Hirsch Tabuteau Terra Nova bloqué !

    Le 17 juin 2017

    Cet article met en lumière les raisons du blocage concernant la Sécurité Sociale, qui pourrait très bien,elle aussi, être présente sur le marché de l'Assurance Complémentaire,aux mêmes tarifs pour ne pas déclencher un tsunami sur le secteur, ainsi que le proposent de nombreuses personnalités compétentes. Etendre à tous la qualité de couverture de la Sécu Alsacienne (ou de la Mgen) devrait être l'objectif de tout militant de Gauche ou Progressiste. Oui mais voila, si la Sécu n'est plus en déficit et rembourse bien, on n'aura plus besoin de toutes ces structures parasites qui vivent (très confortablement) de l'imperfection du système. "Faut surtout rien changer" et condamner très bruyamment (mais surtout pas empêcher) les reculs et déremboursements qui agrandissent leur espace économique ! C'est la tactique "bienpensante" de ces "grands défenseurs de la Sécu "depuis 50 ans.

    Maignan, Pharmacien

Réagir à cet article