Combien les drogues illicites tuent-elles de personnes chaque année en France ?

Paris, le samedi 17 août 2019 – Présentant il y a une dizaine de jours le budget du nouveau Fonds de lutte contre les addictions, le ministre de la Santé a signalé dans un communiqué l’importance de cet enjeu de santé publique en rappelant que « Chaque année en France le tabac tue 75 000 personnes, l’alcool 41 000 personnes et les drogues illicites 1 600 ». Ce dernier chiffre aurait suscité la circonspection de quelques spécialistes de la lutte contre les addictions, circonspection rapportée par le médecin et blogueur Jean-Yves Nau. « D’où sort ce chiffre ? demanda l’un des meilleurs cliniciens (…) de la lutte contre les addictions. "Quelqu’un a-t-il la référence". Aucune référence donnée par un ministère en vacances post-caniculaire. Un autre spécialiste (…) renvoya vers les derniers travaux de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies ». Or, dans leur dernier rapport publié début juillet sur le sujet, les spécialistes de l’OFDT relèvent que « la mesure du nombre de décès directement liés aux drogues (DDLD) et de son évolution s’avère complexe. Il est possible néanmoins d’affirmer qu’il est au minimum de 537 en 2017 et de conclure à une nette tendance à l’augmentation des DDLD entre 2000 et 2015 ».

L’ANPAA aussi

Dès lors, comment comprendre le chiffre de 1 600 avancé par le ministère ? L’Avenue de Ségur est loin d’être la seule à s’y référer : on le retrouve dans de nombreuses communications aussi sérieuses concernant la lutte contre la toxicomanie. Ainsi, dans un communiqué de 2017, l’Association nationale de prévention de l’alcoologie et des addictions (ANPAA) écrivait elle aussi que « la consommation de substances psychoactives, licites et illicites, est à l’origine, chaque année en France, de près de 130 000 décès prématurés, dont 79 000 liés au tabac, 49 000 à l’alcool et 1 600 aux drogues illicites ».

Un chiffre souvent repris

La reprise de ce chiffre suggère que l’ANPAA et le ministère de la Santé ont probablement les mêmes sources (voire que l’ANPAA est peut-être une des sources du ministère). Il faut dire que de façon rapide on peut aussi retrouver ce chiffre dans la revue La Santé en Action éditée par Santé publique France (SPF), comme par exemple dans son n°440 où les auteurs relèvent en introduction d’un article dédié à la consommation de substances psychoactives dans les DOM « L’impact sanitaire des drogues illicites apparaît en regard bien inférieur (1 600 décès imputables à la consommation de drogues illicites en 2010) » et renvoie comme source à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (un rapport publié en 2015 sur Le coût social des drogues en France qui met en effet en avant ce chiffre). 

Décès directs et indirects

De la même manière, la revue trimestrielle du Haut conseil de la santé publique (HCSP) dans son numéro 95 (juin 2016) précise : « Chaque année, on compte environ 1 600 décès attribuables aux drogues illicites (…) principalement imputables aux opiacés ». Cette analyse permet cependant pour sa part de mieux comprendre le décalage que l’on observe entre les chiffres donnés par la dernière revue de l’OFDT et ce nombre de 1 600 si souvent mis en avant. « Sur dix décès, six sont liés à des complications chroniques consécutives à une infection par le VIH (1 000), deux à une surdose (300) et deux à un accident de la route en présence de cannabis (230) ou un cas de sida lié à l’usage de drogues par voie intraveineuse (75) ». Ainsi, peut-on supposer que c’est le choix de retenir ou pas certaines complications qui crée une différence majeure entre ce chiffre de 1 600 et les 537 DDLD évoqués en juillet par l’OFDT et qui auraient plus certainement retenus l’attention des spécialistes de l’addiction. D’ailleurs, les auteurs de l’OFDT consacraient une large partie de leur étude à évoquer les problèmes de terminologie qui entraînent autant de distorsions dans les chiffres. Ils ont choisi pour leur part de ne retenir que les décès assimilables à des surdoses (relevant même que l’introduction dans ce cadre des décès survenant peu de temps après la consommation de produits illicites mais non doses-dépendants chez des patients présentant des facteurs de risque cardiovasculaires peut être sujet à discussion).

Comme pour l’alcool

Dans le cadre d’une communication en direction du grand public et à visée préventive, il n’est pas inutile de s’interroger sur les données les plus pertinentes à mettre en avant. Mais si l’on accepte que vis-à-vis de l’alcool, le chiffre global souvent relayé englobe tout à la fois les maladies et les accidents, on peut également accepter que celui présenté pour les drogues retienne également les complications liées à leur consommation.

Aurélie Haroche

Références
Décès directement liés aux drogues, OFDT juillet 2019 : https://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/eftxabz7.pdf

Santé en action (SPF, 2017) : https://www.santepubliquefrance.fr/content/download/141897/document_file/17036_doc00003819.pdf

Revue de l'HCSP, 2016 : https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=ad951219.pdf

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Les drogues licites

    Le 22 août 2019

    Combien de morts par an dues aux benzodiazépines ? 30 à 50 % des accidents de la route sont dues à de mauvais réflexes. Combien de suicides du fait de la dépression occasionnée par ces substances, en particulier chez les policiers, aggravée par la prise de boissons alcoolisées ?

    Mais oser critiquer les sacro-saintes benzodiazépines est passible de poursuites judiciaires.

    Dr Guy Roche, ancien interniste

Réagir à cet article