Coronavirus : l’Europe a-t-elle été aussi nulle qu’on le croit ?

Paris, le samedi 4 juillet 2020 – Ce n’est pas seulement un syndrome post-confinement. Ce n’est pas seulement l’inquiétude liée à la très grande fragilisation de la situation économique. C’est aussi la tristesse d’avoir été si brutalement confronté aux limites de notre pays, dont beaucoup considéraient que les quelques défauts (par exemple fiscaux !) étaient le prix à payer pour une protection sans faille. « Le surgissement du virus a entraîné une remise en cause de certaines certitudes. Par exemple, le modèle social français bénéficiait jusqu’alors d’une réputation particulièrement positive en Europe : le déclenchement de l’épidémie a révélé que le nombre de lits en soins intensifs était cinq fois plus élevé en Allemagne alors que la part des dépenses de santé ramenées au PIB est similaire dans les deux pays » remarque dans une note publiée sur le site de l’Institut Montaigne Alexandre Robinet-Borgomano. Mahmoud Zureik, professeur de santé publique et d’épidémiologie à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines renchérit dans les colonnes du Monde : « La France a la particularité d’essuyer plusieurs crises sanitaires majeures depuis ces quarante dernières années (sang contaminé, canicule, Mediator, Dépakine…). Si les leçons de ces crises étaient correctement tirées, nous aurions dû raisonnablement nous attendre à un niveau de préparation à la hauteur de cette crise et de la 6e puissance économique mondiale que nous sommes. Hélas, ce n’est pas le cas. Il est par exemple incompréhensible qu’après la canicule de 2003, qui a frappé principalement les personnes âgées, nous ayons une nouvelle fois « oublié » nos aînés pendant un mois avant de découvrir des milliers de morts dans les Ehpad ! La crise actuelle éclaire d’un jour nouveau l’incapacité d’intervention sanitaire massive et rapide de l’Etat pour gérer des situations d’urgence. Ne pas disposer d’indicateurs précoces de l’évolution de l’épidémie (par rapport aux indicateurs – tardifs – hospitaliers), ne pas savoir comment les personnes ont été contaminées pendant le confinement, ne pas pouvoir proposer de solutions aux personnes nécessitant l’isolement à l’extérieur du logement constituent une carence notable dans la préparation générale de l’Etat à des situations d’urgence. De plus, ne pas pouvoir déployer les moyens nécessaires afin de tester, par des techniques somme toute classiques et répandues, dans les laboratoires et à grande échelle des personnes suspectées d’être atteintes du Covid-19 est certainement un tournant stratégique majeur qui s’ajoute aux carences d’une politique confuse sur l’utilité du port du masque » résume-t-il reprenant des critiques largement partagées.

Vide intersidéral de l’Europe

Mais cette désillusion ne concerne pas seulement la France. Elle pèse également lourdement sur l’idéal européen, qui apparaissait déjà si affaibli. Ainsi, ceux qui voulaient encore croire dans les forces de cette union ont dû constater avec douleur son échec. « La crise du coronavirus marque en Europe le grand retour des États. Face à une pandémie contre laquelle elle n’était pas préparée, l’Union européenne a choisi de se mettre en retrait. La suspension des règles budgétaires et du droit de la concurrence, le rétablissement des frontières et la suspension des principales libertés ont rendu aux États européens toute leur capacité d’action » décrit Alexandre Robinet-Borgomano. Ce repli sur soi a entraîné des situations déplorables, qui signaient la rapidité avec laquelle les réflexes d’antan pouvaient se réinstaller. « Pour contenir la progression de l’épidémie en Autriche, le Chancelier Sebastian Kurz a choisi d’imposer très tôt des mesures particulièrement strictes, s’imposant comme un leader qui "agit" au milieu d’une Europe qui "attend". En décidant de mettre en quarantaine les principaux foyers de l’épidémie et de fermer rapidement ses frontières avec l’Italie, le Chancelier autrichien a su renouer avec son discours sur la protection des frontières, mise en avant durant la crise des migrants. Cette réponse conservatrice à la crise, que l’on observe également en Pologne ou en République tchèque, se caractérise par l’imposition de mesures particulièrement restrictives, et un appel à la discipline de la population » observe encore le spécialiste de l’Institut Montaigne, confirmant l’impuissance de l’Europe non seulement à protéger les populations européennes face au virus, mais également face à certains arbitraires politiques. Plus désolant encore peut-être, la solidarité a volé en éclat s’irrite Mahmoud Zureik. « L’Europe a brillé par le vide sidéral stratégique et par son incapacité totale à coordonner ses forces vives. A cela s’ajoute un dramatique défaut de solidarité quand par exemple les appels à l’aide répétés de l’Italie, frappée plus précocement que d’autres pays, n’ont pas trouvé d’échos en Europe » rappelle-t-il.

L’Europe de la santé existe, sauvons là !

Pourtant, certains veulent croire que l’Europe pourrait sortir grandie de cette épreuve. D’abord, les critiques portant sur les premières semaines de l’épidémie peuvent laisser place à une appréciation plus nuancée. Ainsi, dans une tribune publiée dans le Monde, trois universitaires américains (Université du Michigan) remarquent que contrairement à ce qui est souvent avancé, et par exemple récemment par le Président de la République française, la coordination européenne en santé n’est pas totalement un impensé. « "L’Europe de la santé" que le président français appelle de ses vœux existe déjà (en partie). Prise en défaut au début de la crise, elle est ensuite intervenue dans la gestion de l’épidémie, en actionnant chacun de ses trois leviers, ou « piliers ». La politique sanitaire européenne repose en effet sur trois piliers (…) Le premier est l’article 168 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui confère à l’UE une mission de sécurité sanitaire. (…) L’Europe dispose ainsi d’agences de sécurité sanitaire, dont le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) et l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), pleinement mobilisées lors de la crise due au Covid-19 pour diffuser des données fiables et prévenir les pénuries de médicaments. Moins intuitif, le deuxième pilier n’en est pas moins fondamental, puisqu’il s’agit du marché intérieur. Les règles qui encadrent la mise sur le marché des médicaments et des dispositifs médicaux, ou encore la mobilité des professionnels de santé, relèvent principalement du droit du marché intérieur et non de l’article 168 du TFUE. Ces normes, qui ne sont pas toujours édictées au nom de la santé, ont pourtant un impact direct sur celle des Européens. Au plus fort de la crise, plusieurs pays ont interdit l’exportation de masques et fermé leurs frontières. L’UE a dénoncé ces comportements, qu’elle a jugés peu solidaires. Sous l’impulsion de la Commission, les gouvernements se sont ensuite engagés à fournir des masques aux pays confrontés à des pénuries, comme l’Italie. La gouvernance fiscale est le troisième pilier des politiques de santé européennes » analysent-ils.

Des structures à étoffer

Les trois chercheurs américains ne s’en tiennent cependant pas à cette vision idyllique du rôle de l’Europe et reconnaissent qu’aux premières heures de l’épidémie, elle a sans conteste marché désunie. Cependant, « Comprenant peu à peu la nécessité d’une politique concertée, les gouvernements se sont ensuite tournés vers les autorités supranationales » assurent-ils. Ils remarquent encore que ce retard aurait peut-être pu être évité si l’Europe avait disposé de structures plus solides : or ils relèvent que l’ECDC est une institution qui manque de puissance, comptant moins de 300 collaborateurs à comparer aux 15 000 des CDC américains ou encore que l’organisation chargée de répondre aux crises sanitaires et environnementales (rescEU), initialement créée pour lutter contre les incendies est encore trop jeune (moins d’un an) pour pouvoir s’imposer.

Dans le sillage de Jean Monnet

Il n’est pas que les universitaires Américains pour vouloir espérer que la crise sanitaire soit bien plus une chance qu’un signal supplémentaire d’une déliquescence annoncée. « Nous avons déjà eu beaucoup de chance. Nous nous sommes rendus compte de notre niveau excessif de dépendance à la Chine à l'occasion d'une crise sanitaire, plutôt qu'en raison de tensions avec cette dernière. De même, nous avons compris que l'Europe aurait implosée sans plus de cohésion et de solidarité grâce au Covid-19 et non pas suite à un raz-de-marée de gouvernements populistes » écrit ainsi par exemple Andrea Canino, président du Conseil de coopération économique (CCE) dans La Tribune, paraissant peut-être écarter un peu trop rapidement l’hypothèse qui verrait la Covid-19 être au contraire un terrain propice à la consolidation de certains mouvements populistes, comme l’ont suggéré diverses tendances (autoritarisme de certains gouvernements, défiance affichée concernant certaines règles scientifiques, acceptation de restrictions de liberté sans contrôle des parlements…). Sans aller jusqu’à une analyse peut-être trop béate, d’autres invitent à se rappeler que ce sont les crises successives qui ont façonné l’Europe. Les chercheurs du Michigan se souviennent ainsi de Jean Monnet : « L’Europe de la santé (qui préexistait à la crise sous une forme limitée) en sort donc renforcée, conformément à l’adage de Jean Monnet : "L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises"». De son côté, tout en ayant analysé comment la situation sanitaire a conduit à la résurgence des souverainetés nationales, Alexandre Robinet-Borgomano remarque néanmoins qu’à l’heure où la rupture entre la Chine et les Etats-Unis apparaît plus que jamais consommée, une voie se dessine pour l’Europe, tant en ce qui concerne les aspects géopolitiques que les fondements de sa construction. « La crise a semblé, dans un premier temps, reléguer dans l’insignifiance le projet européen mais elle a permis aux Européens de prendre conscience qu’ils partageaient un destin commun. Et l’Union européenne apparaît désormais indispensable pour relever les économies des différents États. Comme l’évoque Ivan Krastev dans son dernier essai : "Alors que le retour de l’État-nation était inévitable comme réponse à la crise sanitaire, ce monde, désormais privé du leadership américain et divisé par la rivalité entre les États-Unis et la Chine, impose une voie nouvelle ; une Europe plus unie, dotant Bruxelles de pouvoirs spéciaux pourrait se révéler comme la seule solution réaliste permettant à l’Europe d’affronter la prochaine phase de la crise". Alors que la construction européenne s’est trop longtemps fondée sur une limitation de la souveraineté des États membres, cette crise impose aujourd’hui d’investir au niveau européen une souveraineté nouvelle ».

Un virus et la peur qui a contaminé le monde auront-ils eu raison de nos espoirs nationaux et internationaux. Pour répondre à cette question, on pourra relire :

Alexandre Robinet-Borgomano

Mahmoud Zureik 

Scott Greer, Holly Jarman, et Sarah Rozenblum

Andrea Canino

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Bel article "Newyorktimesien" de Bien-Pensants médicaux-labos

    Le 04 juillet 2020

    Quand allez-vous cesser de nous "bassiner" des articles pareillement convenus (...) et auto-laudateurs?
    Vous prenez tous vos lecteurs pour des débiles universitaires focalisés sur leurs études (médicales) et patientèles démesurées, les occupant à 300%...les empêchant de """Lireailleurs"""? pour leur asséner une telle Propagande éhontée?
    Haroche est un beau nom, ne le dévalorisez pas ainsi...

    Dr Jacques Borek

  • L'incompétence de nos dirigeants en France

    Le 04 juillet 2020

    Slovaquie : 28 morts. 1000 fois moins que la France.
    En 2 à 3 jours, ils avaient isolé leurs premiers cas, fermé les aéroports et frontières, les écoles et universités, obligé les masques (!) et ont instauré un confinement de deux SEMAINES.
    Il y a PLEIN de pays qui ont fait mieux que la France. Et pour la chose Bachelot (la nomination Madame se mérite) : Eh oui, dans mon cabinet mon personnel et moi lavent nos blouses, nos mains.

    Dès le 1 mars nous avions une protection stricte avec des masques, desinfection des mains (aussi de chaque patient entrant) et mesure thermographique pour dépister des patients éventuellement fiévreux, et un stock de médicaments stratégiques pour faire face aux ruptures éventuelles, il y a même une concentrateur d'oxygène depuis début mars.

    Dr Tim Bouman

  • Europe et COVID19

    Le 04 juillet 2020

    L'Europe n'avait pas sa place dans la gestion de la pandémie, les états membres ayant toujours tout fait pour limiter son action dans ce domaine.
    Seul l'EMA a quelque importance, mais les états bloquent souvent ses avis en laissant trainer des dossiers plusieurs années avant d'appliquer ses avis comme on l'a vu en cancérologie.

    Autre réforme mise en application très lentement, celle des essais cliniques qui oblige à déclarer tout essai et ses résultats positifs ou négatifs.
    Pour le reste, chacun reste maitre chez soi.
    Quand on voit le budget de l'EU par rapport à celui des états on comprend tout.
    Quand ça marche, c'est grâce à l'état membre, quand ça marche pas, c'est la faute de l' Europe.

    Dr Didier Jacqmin

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