D'un combat à l'autre

Paris, le samedi 18 novembre 2017 – En matière de combat politique, pas plus que dans beaucoup d’autres domaines, il n’y a de hasard. Ou très peu. C’est souvent la confrontation personnelle avec différentes injustices et souffrances qui conduisent à s’engager activement pour obtenir des évolutions en profondeur de la société.

De l’Inde à Copenhague

En se fiant à cette observation, Manu Sareen aurait pu embrasser de multiples luttes. Né en Inde en 1967, il est arrivé encore enfant au Danemark où il a grandi sur l’île d’Amager. L’intégration est parfois difficile pour ce petit garçon indien et Manu Sareen éprouvera certaines des affres de la discrimination ou de la suspicion. Cette expérience lui permettra d’adopter un point de vue pragmatique et sans nuance lorsqu’il est nommé conseiller sur les questions ethniques à la mairie de Copenhague en 1999. Pourtant, les interrogations portant sur l’intégration ne constitueront pas les sujets de prédilection de son engagement politique auprès de la Gauche radicale (puis au sein du groupe Alternative). Il préférera s’intéresser aux questions familiales et religieuses.

Des mariages forcés au mariage homosexuel

De fait, les combats de Manu Sareen sont toujours en léger décalage par rapport à son expérience propre. Ils s’inspirent plus certainement des souffrances et des obstacles dont il a été témoin. Ainsi, ses premières interventions les plus remarquées concerneront les mariages forcés, dont il n’a pas été la victime, mais dont il a pu mesurer les conséquences tragiques dans son entourage familial. De la même manière, celui qui est marié à une femme et père de trois enfants, incarnera pourtant la lutte en faveur du mariage homosexuel. Ses convictions sur ce sujet s’inscrivent dans la continuité de ses réflexions sur la reconnaissance de la différence et la lutte contre les unions non consenties, mais il ne s’agit pas directement du fruit d’un vécu l’ayant touché dans sa chair. Cette relative étrangeté ne l’empêchera pas d’être régulièrement considéré comme l’homme politique défendant le mieux les droits et les attentes des homosexuels, hommes et femmes.

De la tachycardie au cannabis thérapeutique

Aujourd’hui, l’ancien ministre à l’égalité des chances, l’intégration, les affaires sociales et l’enfance a plus encore surpris ses condisciples en prenant la tête d’un mouvement en faveur de la légalisation médicale du cannabis. On pourrait penser que concernant cette cause, le passé de Manu Sareen a eu un rôle déterminant. En 2014, en effet, au cours d’un Conseil des ministres, il est victime d’une crise de tachycardie accompagnée de sueurs. Pour soulager ces symptômes associés à un stress intense, de nombreux médicaments lui sont prescrits. Mais Manu Sareen préfère une autre thérapeutique : le cannabis. Il assure que ses maux ont ainsi totalement disparu. Cet épisode l’a conduit à se rapprocher de ceux qui pour apaiser des troubles somatiques divers souhaiteraient avoir recours à la consommation de cannabis à des fins thérapeutiques.  Une pratique interdite au Danemark. Il a entendu leurs souffrances et a pu déterminer que son expérience ne reflétait pas l’étendue de la réalité et l’immensité des attentes. Aussi, celui qui est désormais aussi connu pour sa carrière politique que pour ses livres pour enfants, a décidé d’embrasser cette lutte.

De la dénonciation des condamnations individuelles à la plainte contre l’Etat

Manu Sareen s’élève tout d’abord contre les condamnations qu’il considère abusives contre les patients ayant consommé du cannabis à des fins thérapeutiques. « J’ai rencontré des personnes âgées qui ont vu la police débarquer chez elles pour exiger qu’elles paient une amende de 3 000 couronnes (400 euros). Elles en étaient toutes retournées » témoigne-t-il. L’ancien ministre refuse par ailleurs le schéma proposé par les pouvoirs publics : le lancement d’un essai clinique en 2018 qui s’il aboutit à des résultats concluants conduira en 2024 à un projet de loi visant à autoriser la consommation de cannabis à titre thérapeutique. Ces délais sont considérés comme bien trop longs pour Manu Sareen et les patients qu’il représente. Aussi, a-t-il choisi d’emprunter la voie judiciaire : fin octobre, il a déposé une plainte contre l’Etat danois pour violation de la législation européenne sur la libre circulation des marchandises. Si cette option a, selon les juristes, peu de chance d’aboutir, elle est pour l’homme politique une manière de lancer le débat, qu’il regrette de ne pas avoir défendu quand il était ministre.

De l’histoire d’un homme à celle d’une société

Du côté de ses anciens collègues, on regarde avec un mélange de gêne et d’amusement ce nouveau combat. Comme toujours, ils saluent la ténacité de Manu Sareen et son engagement entier pour une cause pourtant légèrement en décalage avec ses préoccupations habituelles et personnelles. Mais tous ne partagent pas son point de vue, notamment parce que le cannabis est l’objet d’affrontements souvent violents entre bandes rivales à Copenhague. Ou comment le portrait d’un ministre iconoclaste permet de quelque peu corriger l’image d’Epinal d’une société danoise souvent vue comme sans aspérités.

Aurélie Haroche

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