Le porc est-il l’avenir de l’Homme ?

Paris, le samedi 22 janvier 2022 – Hier, était annoncée la réalisation d’une nouvelle greffe d’un rein génétiquement modifié de porc chez un homme, en état de mort cérébrale, à des fins expérimentales. Il s’agit de la seconde observation réalisée dans ces conditions en quelques mois aux Etats-Unis, tandis que cette nouvelle intervention a franchi une étape supplémentaire avec l’implantation complète du greffon. Par ailleurs, en ce début 2022, une équipe américaine a annoncé avoir greffé un cœur de cochon génétiquement modifié chez un homme qui n’était ni éligible à une transplantation classique, ni au cœur artificiel.

Le rejet inter-espèce est-il définitivement évité ?

Ces trois interventions témoignent d’une claire accélération de la recherche clinique. Celle-ci a été rendue possible par les progrès biotechnologiques accomplis qui ont permis d’obtenir des greffons compatibles. Le Pr Patrick Nataf, chef du service de chirurgie cardiaque à l'hôpital Bichat (AP-HP) décrypte dans The Conversation : « Trois gènes ont été inactivés : ils codaient pour des enzymes impliquées dans la fabrication de sucres présents à la surface des cellules cardiaques (et impliquées dans les mécanismes de rejet). Par ailleurs, six gènes humains ont été insérés, en vue d’améliorer l’acceptation du greffon par le corps du patient. Enfin, un dernier gène porcin a été inactivé, afin d’éviter une croissance trop importante du cœur de l’animal. (…) Les manipulations effectuées sur les cochons de Revivicor semblent avoir permis d’éviter le rejet hyper-aigu. Reste maintenant à observer comment vont évoluer les choses.(…) Dans le cas présent, il est encore trop tôt pour avoir des certitudes quant à ce qui va se passer ensuite. Le rejet inter-espèce a-t-il été uniquement retardé ? Définitivement évité ? Cette dernière éventualité est relativement peu probable : les modifications génétiques n’ont évidemment pas permis d’éliminer tous les motifs moléculaires qui, sur ce greffon d’origine animale, pourraient être perçus par le système immunitaire du patient comme « étranger », et donc mener à son élimination. Les thérapeutiques immunosuppressives (médicaments destinés à éviter le rejet, en limitant voire supprimant la réponse immunitaire du patient) associées habituellement à la greffe devront être évaluées et adaptées à ce type de transplantation ».

Grouik

Même, si on le comprend, il est probablement encore un peu tôt pour considérer que les xénotransplantations vont s’implanter dès demain dans le paysage de la greffe, déjà on commence à s’interroger sur le potentiel regard des patients sur cette pratique. La presse américaine raconte que peu avant d’être endormi, le patient ayant reçu le cœur de cochon aurait demandé au chirurgien s’il se réveillerait en faisant « grouik ». « Quel sera le niveau d’acceptation des xénogreffes par la population, les instances politiques, religieuses, les ONG, etc. ? Certes, on implante déjà en routine des valves cardiaques de porc pour remplacer celles, défectueuses, de certains patients. Mais annoncer à quelqu’un qu’on va lui greffer un cœur d’animal complet, en remplacement du sien, n’a probablement pas les mêmes implications psychologiques. Cela pourrait poser problème à certaines personnes. Et à l’heure où certains s’inquiètent de l’exploitation et de la souffrance des animaux, que penser de cette approche qui les instrumentalise ? Sans même parler du fait que ces animaux sont des organismes génétiquement modifiés, nécessitant de recourir à des technologies qui polarisent fortement les débats, elles aussi. Prendre le temps de se pencher sur toutes ces questions, importantes, est essentiel. Rappelons qu’à ses débuts, la transplantation cardiaque entre humains elle-même a été très décriée… » remarque Pierre Nataf.

Les cadavres sont des cochons comme les autres

De fait, sur le site The Conversation, le professeur d’éthique médicale, Emmanuel Hirsch rappelle : « Dans les années 1970, la greffe d’organes a ainsi suscité à la fois espoirs et critiques. En cause, l’origine des greffons utilisés, prélevés sur des cadavres (le terme d’« état de mort encéphalique » semble aujourd’hui plus approprié). Sur la scène publique, cette innovation scientifique apparaissait alors, de par sa force symbolique, comme une forme de transgression anthropologique, voire d’enfreinte à la dignité humaine. (…) Dans les temps pionniers de la greffe (les premières transplantations réussies datent des années 1950), on évoquait les risques de dérives dans l’exploitation du « corps pourvoyeur d’organes ».

Hiérarchisation des greffons

Assistera-t-on face à l’utilisation d’organes prélevés chez des animaux aux mêmes débats ? Différentes considérations éthiques en jeu dans la transplantation en seront en tout cas absentes, telles les questions d’anonymat, de consentement ou de rémunération. Emmanuel Hirsch émet ainsi l’hypothèse : « Il pourrait être admis a priori que les technologies développées pour parvenir à la conception d’organes artificiels solliciteraient moins directement la réflexion éthique que les prélèvements sur cadavre ou à la suite de « l’humanisation » d’un animal ». Néanmoins, il est peu probable que l’on échappe à différentes controverses. Elles pourraient par exemple concerner la hiérarchisation des greffons : considérera-t-on que certains patients pourraient n’être éligibles qu’aux greffes avec des donneurs animaux (si ces dernières se révélaient un peu moins sûres et/ou efficaces) ? Des patients refuseront-ils un greffon provenant d’un cochon (ne serait-ce que pour des raisons religieuses) ? D’un point de vue plus philosophique, certains pourraient sans doute s’inquiéter voire s’irriter d’une pratique tendant à rappeler à l’homme son statut d’animal comme les autres.

Du moment que çà marche

Si ces polémiques paraissent difficilement évitables, il est probable que de la même manière que pour la transplantation classique, les réussites de la technique permettront peu à peu de les apaiser jusqu’à les faire quasiment disparaître. Cependant, pour l’heure, on observe que la xénotransplantation est loin de faire l’unanimité. Emmanuel Hirsch cite ainsi une enquête réalisée par l’Agence de biomédecine (avant les prouesses américaines de ces derniers mois). « De nombreuses questions demandent encore à être résolues avant une éventuelle application à l’homme. Au plan psychologique et éthique notamment, une étude menée auprès d’une centaine de patients greffés ou en attente de greffe a permis d’émettre certaines hypothèses quant à l’acceptabilité psychique d’une xénogreffe. […] Trois profils différents se sont dégagés parmi les patients interrogés : ceux qui acceptent sans condition l’idée d’une xénogreffe (45 %), ceux qui la refusent radicalement (30 %) et les patients qui posent des conditions (25 %) » écrivait ainsi l’Agence de biomédecine en décembre 2020.

Un homme vaut-il mille souris ?

Dans cette défiance, se lit très certainement une appréhension quant aux risques face à des techniques non encore parfaitement maîtrisées. Mais le refus d’une instrumentalisation des animaux est également de plus en plus prégnant. L’association de défense des animaux PETA a d’ailleurs déjà sourcillé en observant : « Les animaux ne sont pas des cabanes à outils que l’on peut piller, mais des êtres complexes et intelligents ». Sur ce point, Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale nous rappelle sur le site The Conversation l’interrogation du primatologue Franz de Waal : « Dans son livre Dieu, le bonobo et nous, [il] osait une question vertigineuse : « une personne est-elle l’équivalent de mille souris ? ». Pour comprendre comment les humains résolvent ce genre d’interrogation, des chercheurs ont adapté une expérience de pensée classique : le dilemme du tramway, imaginé par la philosophe Filippa Foot durant les années 1960, et devenu en quelques années une référence dans la culture populaire. Imaginez la situation suivante : un tramway est en train de foncer sur un ouvrier qui travaille sur une voie, et si vous n’actionnez pas un levier d’aiguillage qui se trouve devant vous, il périra écrasé. Cependant, si vous détournez le tramway pour épargner l’ouvrier, le véhicule heurtera les dix chiens qui se trouvent sur l’autre voie. Que faites-vous ? Le pourcentage de participants qui décident de sauver les dix chiens (et sacrifient donc l’humain) est exactement de 31 %. (…) Imaginons maintenant que l’on remplace le levier d’aiguillage de l’expérience du tramway par un procédé bien plus expéditif : si vous poussez un gros monsieur qui stationne à ce moment-là sur un pont surplombant la voie, son corps massif stoppera net la course infernale du tramway, et vous aurez sauvé plusieurs humains qui allaient périr sur les rails. Dans ce cas, les réactions s’inversent : près de 90 % des gens répugnent à précipiter l’homme sur la voie. Même si cela est purement imaginaire, être soi-même physiquement impliqué dans un homicide semble trop difficile à assumer. (…) Mais imaginons maintenant qu’il s’agisse de sauver des singes, et que l’on remplace le gros monsieur par un gros singe. Dans ce cas, on observe que la majorité des personnes interrogées est prête à faire de l’animal un simple moyen pour sauver d’autres singes. Ainsi, avec les animaux, tenus pour complètement interchangeables, le principe d’utilité ne nous choque plus tellement » raconte Laurent Bègue-Shankland. Cette démonstration ajoutée au fait que notre réticence à sacrifier tel ou tel animal diffère en fonction de notre proximité avec ce dernier (qu’il s’agisse d’une proximité lors de l’évolution ou de proximité affective) semble suggérer que beaucoup pourraient rapidement considérer que tout est bon dans le cochon, même la xénotransplantation, pourvue qu’elle soit efficace et sûre et qu’elle permette d’être greffé plus vite.

Une instrumentalisation qui dérange de plus en plus ?

Cependant, le refus de l’utilisation de l’animal pourrait ne pas être si accessoire. On observe en effet tout d’abord que les jeunes générations semblent être plus sensibles que les anciennes à cette question. « Qu’il s’agisse de cochons ou de chiens, les plus jeunes prennent davantage en compte le nombre d’êtres vivants dans la balance. Alors que près de 60 % des adultes préfèrent sauver un humain plutôt que 100 chiens, près de 70 % des enfants donnent la priorité aux 100 chiens. Lorsqu’une vie canine et une vie humaine sont en jeu, 35 % des enfants choisissent l’humain, 28 % donnent la priorité au chien et les autres n’arrivent pas à prendre parti. Dans la même situation, 85 % des adultes optent pour le chien et 8 % font l’inverse. Si l’on remplace le chien par un cochon, 57 % des enfants donneront la priorité à l’humain, 18 % au cochon et les autres ne se prononcent pas. Dans le même cas de figure, 93 % des adultes choisissent l’humain et seulement 3 % sauvent la vie du cochon », remarque Laurent Bègue-Shankland. Il n’est cependant pas impossible que le passage à l’âge adulte fasse évoluer cette perception.

Néanmoins, dès aujourd’hui, l’expression par des adultes de leur hostilité quant au recours aux cellules et organes animaux à des fins médicales se montre de plus en plus marquée. Dans la Croix en juillet 2020, se positionnant à propos des embryons chimériques plusieurs associations avaient ainsi dénoncé : « L’animal non humain, dont la loi a pourtant reconnu le caractère d’être sensible, ne saurait être ainsi réduit à l’état de simple matériel. L’acceptabilité par la société de l’éthiquement inacceptable est directement liée à ce qui, par bien des aspects, s’apparente à un « chantage émotionnel » de devoir choisir entre la vie de notre chien ou celle de notre enfant ! Fausse alternative car non seulement la souffrance et la mort de ce chien ne modifieront en rien l’état de santé de notre enfant… mais ce « pseudo-choix » ne prend pas en compte le fait que l’intelligence humaine est capable d’envisager d’autres approches ».

La France dans la fange de la recherche ?

Pour ceux qui ont dépassé ces questionnements éthiques, ces réticences risquent de représenter en France un frein à la recherche. Patrick Nataf remarque déjà : « Aujourd’hui, dans le secteur des xénogreffes, et plus largement de la recherche sur la transplantation, la France est distancée par les États-Unis, la Chine, l’Allemagne ou le Japon, alors même que nos équipes de transplantation sont très performantes. Notre recherche doit rester compétitive. Pour cela, des investissements majeurs sont à prévoir afin de parvenir à regrouper toutes les compétences de haut niveau sur ce thème ».

Sur ce débat animal, on relira :

Patrick Nataf
Emmanuel Hirsch
Laurent Bègue-Shankland
Collectif d’associations

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article