Les abolitionnistes se soucient-ils de la santé des prostitué(e)s ?

Paris, le samedi 14 avril 2018 – Les conséquences de l’abolition de la prostitution sur la santé et la précarité des personnes qui s’y livrent sont l’objet d’un débat récurent. Considérant que l’avilissement que représente(rait) la prostitution doit être combattu par tous les moyens, les abolitionnistes jugent que la disparition de cette pratique ne peut qu’entraîner à terme une amélioration de l’accès aux soins des personnes concernées. Plus pragmatiques, rappelant que la fin de la prostitution ne peut se décréter (même à coup de sanctions), d’autres et notamment de nombreuses associations œuvrant auprès de ces populations, font remarquer que la clandestinité, conséquence automatique de la répression, ne peut que favoriser les pratiques à risque, la violence et la dégradation des conditions de santé. 

Répression = danger

Tous les débats législatifs qui ont eu lieu sur le sujet, qu’il s’agisse de mettre en place un délit de racolage passif, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy ou dans une optique différente, sous le quinquennat de François Hollande, de punir les clients, ont conduit de multiples observateurs à rappeler la nécessité de poser la question des conséquences sanitaires de ces mesures.

Les responsables associatifs ne sont pas les seuls à s’être exprimés. On se souvient ainsi comment sur son blog Des risques et des hommes, le médecin épidémiologiste William Dab avertissait en 2013 : « La déjà longue histoire de la lutte contre le VIH-Sida a montré qu’en termes de santé publique, les stratégies répressives étaient contre-productives. Y aura-t-il une voix pour souligner dans l’enceinte du Parlement que plus on réprime la prostitution et plus on accroît les risques sanitaires qui y sont liées ? » s’interrogeait-il. Il y eut des voix pour soutenir ce constat, à l’intérieur et hors de l’hémicycle en 2013. Mais elles ne furent pas entendues. Pas plus qu’en 2016 quand une nouvelle loi, tout en supprimant le délit de racolage passif, décidait de sanctionner les clients, soit une situation risquant d’aboutir pour de nombreuses associations à la même progression de la clandestinité, à la même progression de la violence.
Deux ans plus tard, ces organisations affirment, en s’appuyant sur plus de 130 entretiens menés avec des travailleuses et travailleurs du sexes, sur une enquête menée auprès de 583 autres prostitué(e)s et sur les constats de personnels associatifs, que la loi de 2016 a contribué à une réelle dégradation des conditions de travail. Concernant la santé, on constaterait une « amplification des prises de risque (…) avec notamment un recul de l’usage du préservatif et donc une augmentation de l’exposition aux risques de contamination VIH et autres IST, conséquences néfastes sur la santé globale des personnes » résume le médecin et journaliste Jean-Yves Nau sur son blog. D’autres conséquences sont signalées notamment une « augmentation massive des violences multiformes ».

Quitte à être hors la loi, autant pousser le vice jusqu'au bout

L’enquête signale ainsi que 38 % des personnes interrogées considèrent que depuis la loi pénalisant les clients « il est devenu plus difficile de négocier le port du préservatif ». Les responsables signalent par ailleurs que l’augmentation du nombre d’heures de travail (nécessaire en raison de la raréfaction des clients) semble favoriser le stress. De la même manière, la diminution des revenus peut conduire à rogner sur des dépenses liées à l’alimentation et à la santé. « Contrairement à l’argument en faveur de la pénalisation qui supposait que les travailleur.se.s du sexe se trouveraient dans un rapport de force à leur avantage face à un client en situation de délit, les entretiens ont démontré de manière unanime que le rapport de force s’est dégradé. La concurrence croissante entre travailleur.ses.s du sexe profite aux clients » analyse le rapport des associations. Parallèlement, les personnes qui allaient au devant des prostitué(e)s afin de faire de la prévention et de distribuer des préservatifs estiment qu’il est de plus en plus difficile de les atteindre.  D’autres organisations notent que les déplacements plus fréquents des personnes concernées favorisent les ruptures de prise en charge.

Prostitution et mauvaise santé riment-elles automatiquement ?

Si cette enquête, en raison de sa méthodologie et du fait que ses initiateurs soient opposées à la pénalisation des clients en raison précisément des risques potentiels pour les prostitué(e)s ne peut prétendre apporter définitivement la preuve d’une dégradation des conditions de vie des travailleurs et travailleuses du sexe, elle rappelle une nouvelle fois la complexité des enjeux. Cette complexité est bien illustrée par le blog de Thierry Schaffauser et Zelda Weinen, tous deux "travailleurs du sexe" et membres du Syndicat du travail sexuel. Thierry Schaffauser estime ainsi dans une note qui vient d’être publiée que la question de la santé des personnes se prostituant est un argument dévoyé par les abolitionnistes. « Le travail sexuel constituerait une atteinte à la santé physique et psychique et l’espérance de vie des travailleurSEs du sexe ne dépasserait pas 40 ans. Le Conseil National du Sida (CNS) affirme dans son rapport de 2010 que: "l’activité prostitutionnelle ne représente pas en elle-même un facteur de risque de transmission du VIH/sida, ni pour les personnes qui l’exercent, ni pour leurs clients". Cette position est proche de celle de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) qui estime quant à elle au sujet des risques de santé qu’ils: "se manifestent avec une acuité très variable selon les modes et les conditions d’exercice, et selon le profil des personnes qui se prostituent". C’est donc une multiplicité de facteurs qui prévaut et non l’exercice du travail sexuel comme cause unique ou principale. De son côté, la Haute Autorité en Santé a publié un rapport en 2016 compilant une cinquantaine d’études sur le sujet. Hormis une surexposition aux violences (notamment pour le travail sexuel de rue), et une surconsommation de tabac (comparable aux chômeurs et travailleurs pauvres), il n’est pas possible scientifiquement d’affirmer que les travailleurSEs du sexe souffrent davantage de troubles physiques ou psychiques que la population générale. Au contraire, le rapport met en lumière le manque de données permettant de faire le lien entre exercice du travail sexuel et la survenue de troubles mentaux ». Dans ce rapport de 2016, publié une semaine après l’adoption de la loi pénalisant les clients, sans prendre partie, la HAS remarquait néanmoins que la précarité économique et la clandestinité augmentent le risque d’être contraint d’accepter des rapports sexuels non protégés.

Premier objectif : en finir avec la prostitution

Cette instrumentalisation de la très mauvaise santé supposée des prostituées n’est pas la seule "fake news" et l’unique mépris des statistiques commis par les abolitionnistes aux yeux de Thierry Schaffauser. Citant les chiffres jamais confirmés (et parfois même démentis) concernant l’ampleur supposée de la traite des blanches (et non blanches) ou rappelant que l’âge d’entrée dans la prostitution n’est probablement pas 14 ans comme beaucoup l’avancent, Thierry Schaffauser estime que la multiplication de ces fausses allégations n’est pas qu’un moindre mal dont l’objectif est de sauver des personnes en péril. A ses yeux, les conditions de vie des personnes prostituées ne seraient pas l’objectif premier des abolitionnistes, qui seraient plus certainement animés par la volonté de défendre une conception de la sexualité et de la liberté des femmes. Il cite ainsi : « L’actuelle directrice de cabinet de madame Schiappa, secrétaire à l’égalité entre les femmes et les hommes explique très clairement que le "Le but de la loi n’est pas d’améliorer les conditions de vie des personnes en situation de prostitution, mais de les inciter à s’engager dans un parcours de sortie"».

Une aide fictive

Or, ce dispositif de sortie est lui aussi très critiqué. Outre des « représentations partiales du travail du sexe » véhiculées par « ce volet social » selon les associations à l’origine de l’enquête sur les conséquences de la loi de 2016, les difficultés d’accès à ce parcours de sortie sont signalées. « Les conditions d’accès et les modalités pratiques proposées (…) ne permettent pas aux personnes de s’inscrire dans ce parcours et donc de protéger celles qui en ont besoin (…). La mise en place des commissions devant valider les demandes de "parcours de sortie" est très lente depuis avril 2016 (…). Deux ans après le vote de la loi, ces commissions ne se sont pas encore tenues dans de nombreux départements » énumère ainsi le rapport des associations. Thierry Schaffauser renchérit : « Les aides prévues dans la loi sont restreintes (…). Seules quelques victimes (moins de 30 en 2017) peuvent donc bénéficier d’une aide qui reste à définir, et seulement dans l’optique d’arrêter le travail sexuel (…). En dehors des quelques dizaines de personnes qui auront réussi à entrer dans un parcours de sortie et qu’on peut éventuellement qualifier de personnes "aidées" (et encore !), la majorité des travailleurSEs du sexe en France souffre d’une précarisation accrue. Celle-ci n’est malheureusement pas perçue comme une conséquence négative de la pénalisation des clients, car c’était au contraire le but recherché. Les prohibitionnistes pensent en effet que la réduction des revenus tirés du travail sexuel aide à limiter son exercice et donc réduire le nombre de personnes concernées. Dans les faits, rien n’indique une diminution du nombre de travaillerurSEs du sexe » analyse-t-il.

Ce n’est pas la loi qui altère la santé des prostitué(e)s mais la prostitution

Une telle présentation des présupposés des abolitionnistes pourra être considérée, notamment par ces derniers, comme outrancière. Sur la question de la santé des personnes se prostituant, la réalité de la situation est difficile à appréhender. Ainsi à propos des conséquences de la pénalisation des clients sur le risque de contamination par le VIH, les méta-analyses ne retrouvent généralement pas ce statut légal dans les « facteurs de risque d’infection par le VIH ». Ce type de données était rappelé il y a déjà un an par la sociologue et chercheuse au CNRS Christine Delphy sur son blog qui relaie notamment les textes du groupe Abolition 2012. « Certains affirment à coup d’études et de rapports que la pénalisation des clients de la prostitution augmenterait le taux de prévalence du VIH chez les personnes prostituées. Or, toutes les études épidémiologiques sérieuses montrent qu’il n’y a pas de lien entre l’interdiction d’achat d’actes sexuels et le taux de prévalence du VIH. Nous renvoyons notamment à la méta-analyse publiée en mars 2013 dans le British Medical Journal qui synthétise de manière exhaustive toutes les études publiées entre 2000 et 2011 sur les facteurs de risque d’infection par le VIH chez les femmes prostituées en Europe. Les pays ayant adopté des positions réglementaristes visant à encadrer la prostitution comme les Pays-Bas et l’Espagne n’ont pas des taux de séroprévalence du VIH chez les personnes prostituées particulièrement bas, bien au contraire. Et utiliser le récent article paru dans The Lancet pour prouver le contraire est malhonnête. Cet article affirme noir sur blanc qu’on ne constate aucune différence notable entre les pays qui pénalisent les clients et ceux qui permettent l’achat et la vente d’actes sexuels. Par ailleurs, le pays ayant selon cette étude le plus haut taux de prévalence du VIH est la Lettonie, qui dépénalise les clients et les personnes prostituées… ». Concernant l'aggravation possible de la situation des personnes se prostituant en France depuis 2016, elle répond : « Rien ne permet d’affirmer que les personnes prostituées sont aujourd’hui davantage victimes de violences, d’autant que la loi française crée justement une circonstance aggravante pour les violences qu’elles subissent. Depuis plus d’une décennie, nos associations tiennent le sinistre décompte des agressions et des meurtres dont elles ont été victimes dans l’indifférence générale, dans un contexte de totale impunité pour les clients. Huit d’entre elles ont été tuées en France en 2014, donc avant la loi ; aucune en Suède depuis qu’a été votée la même interdiction de l’achat d’actes sexuels en 1999. En revanche, dans les pays qui ont prétendu légaliser la prostitution et ont donc entraîné une explosion du "marché", comme l’Allemagne et les Pays-Bas, le bilan en matière d’agressions et de meurtres est lourd ». Enfin plus globalement, elle remarque « La précarité, l’insécurité et un état de santé dégradé ont toujours été le lot quotidien des personnes prostituées. Selon l’étude ProSanté de 2013, au moins 38 % des personnes prostituées avaient été victimes de viols (contre moins de 7 % pour les femmes en général), 51 % avaient subi des violences physiques, 64 % des violences psychologiques au cours des 12 derniers mois. Ce n’est pas la loi du 13 avril 2016 qui en est la cause. C’est la prostitution elle-même. C’est la prostitution, en soi, qui exploite les plus précaires des précaires, qui met à profit leurs vulnérabilités, qui leur inflige des violences répétées, dont les premiers auteurs sont les clients, un « détail » prouvé par les enquêtes mais étrangement passé sous silence. C’est la prostitution qui pèse sur la santé, physique et psychique, des personnes prostituées ». Aussi se félicite-t-elle des nouveaux moyens dont se sont dotés les pouvoirs publics pour accompagner les travailleurs et travailleuses du sexe, sans revenir sur leurs limites diverses.

Ainsi semble-t-on assister à une bataille de chiffres, bataille où le poids des attendus idéologiques est sans doute loin d'être négligeable et qui à défaut de permettre de réellement appréhender les attentes et besoins des personnes se prostituant offre des éclairages complémentaires.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire :
le blog de William Dab : http://securitesanitaire.blog.lemonde.fr/2013/11/30/prostitution-et-les-risques-sanitaire/;
de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2018/04/12/bilan-accablant-de-la-loi-visant-a-aider-les-personnes-prostituees-en-condamnant-leurs-clients/;
l’enquête de Médecins du Monde, Cabiria, Acepttess-T, le Bus des femmes, le STRASS et Paloma : http://www.medecinsdumonde.org/sites/default/files/Rapport-prostitution-BD.PDF;
le blog de Thierry Schaffauser et Zelda Weinen : http://ma.lumiere.rouge.blogs.liberation.fr/2018/04/11/travail-sexuel-les-plus-gros-mensonges-des-prohibitionnistes/;
le blog de Christine Delphy : https://christinedelphy.wordpress.com/2017/04/14/ce-qui-nuit-aux-personnes-prostituees-ce-nest-pas-la-loi-cest-la-prostitution/.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Bravo aux lobbies de la prostitution !

    Le 14 avril 2018

    Et voici un bel exemple de travail des lobbies de la prostitution. Que voulez-vous, ça rapporte et ils ont besoin de leur matière première : les femmes (ou les enfants) surtout.
    On pourrait dire la même chose de l'esclavage. C'était mieux quand c'était légal. Les propriétaires soignaient leur matière première ! Une fois libres, les maheureux ex esclaves étaient trop pauvres pour se soigner... et certains militaient même pour le retour de l'esclavage !

    Je constate que les lobbies de la prostitution ont si peur de l'abolition qu'ils sont hyper actifs, soutenus par les hommes (discrètement ou pas) consommateurs de prostitution... Et la balle est dans le camp des riches et puissants bien sûr.

    Dr Catherine Solano

  • Aucune loi ne la fera disparaître

    Le 17 avril 2018

    La pauvreté du débat exposé dans cet article est consternante.
    D'abord la perspective abolitionniste est elle-même non pertinente. La prostitution a accompagné toute l'histoire de l'humanité, et qu'on le veuille ou non aucune loi ne la fera disparaître.

    Par ailleurs on ne peut parler de la prostitution mais des prostitutions. Car il existe toutes sortes de formes de prostitution.
    Toutes les analyses partent d'un préjugé moral et interprètent les chiffrent en fonction de ce préjugé moral. Il faut distinguer formellement la prostitution choisie de la prostitution subie. La loi abolitionniste, a mis la prostitution au ban de la société. Nous ne la ferons pas disparaître (il faut être bien naïf pour croire à la disparition de la prostitution qui a toujours existé sous bien des formes). En réalité nous l’assignons simplement à la délinquance. En lui imposant la clandestinité, nous lui prescrivons des parentés mortifères avec la drogue, le crime, la mort. Nous la repoussons vers des espaces obscures dans le but de confirmer notre préjugé qu’elle est amorale. Or la loi n’a pas à s’occuper de la morale. " La loi, n’a de pouvoir que pour empêcher le pouvoir d’un citoyen sur un autre citoyen" John Lock. Qu’on la considère comme moral ou non, la relation prostitutionnelle (dans le cas de la prostitution choisie) est à l’origine un contrat entre deux personnes libres. Qu’on poursuive toute forme d’esclavagisme sexuel, voilà qui est tout à fait souhaitable.

    Dr Laurent Vercoustre

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