Ne tirez pas sur le conseiller

Paris, le samedi 6 décembre 2014 – Les responsables politiques sont régulièrement invités à se pencher sur des sujets exigeant un haut niveau de connaissances scientifiques. Or, ces domaines leurs sont le plus souvent étrangers, « un manque de culture scientifique (…) qui s’étend au fonctionnement de la recherche » affirmait dans une note récente le journaliste scientifique de Libération Sylvestre Huet, sur son blog Sciences au carré. Pour pallier ces lacunes et pour éviter que l’intuition, pas toujours bonne conseillère, ou les pressions idéologiques ne pèsent d’un poids trop important sur des décisions qui se veulent le plus objectives possibles, les décideurs ont su au fil des décennies s’appuyer sur une expertise diversifiée. « Les gouvernements se sont dotés de différents moyens pour cela. Des administrations centrales, des Agences spécialisées (notamment sur les risques sanitaires et environnementaux), la demande de rapports d’expertises à leurs institutions scientifiques de recherche, la mise sur pied de commissions ad hoc… » énumère Sylvestre Huet. A ces différents instruments s’ajoute souvent un conseiller scientifique officiel. Ce dernier fait souvent le lien entre les différentes institutions susnommées et le représentant politique. Une « relation de confiance » peut ainsi se créer, nécessaire « pour une première approche d’une question où la décision politique ne peut se passer de la science, avec ses acquis, ses incertitudes et ses questions sans réponse » juge le blogueur.

Sottise

Cependant, ces conseillers scientifiques sont des cibles faciles pour ceux et celles qui se révèlent facilement mécontents des décisions qui peuvent être prises. Ces critiques feignent ainsi de croire que ces conseillers jouissent d’un pouvoir d’influence démesuré. « L’idée que ces conseillers puissent, à eux seuls, remplacer ou faire passer une expertise nécessairement collective et portant sur des sujets très variés, est évidemment une sottise », s’emporte Sylvestre Huet. Mais il faut croire que certaines associations n’ont guère de scrupules à se montrer aussi peu fines dans leur analyse. Récemment, Anne Glover a fait les frais de ces actions militantes sans nuance.

Une suppression de poste peu remarquée

Professeur de biologie moléculaire et cellulaire à l’université d’Aberdeen, conseiller scientifique en chef de l’Ecosse depuis 2006, Anne Glover a été nommée conseiller scientifique principal auprès du président de la Commission européenne en décembre 2011 lorsque le poste fut créé par Manuel Barroso. Un poste qui, même si l’affaire a fait peu de bruit, a été récemment supprimé par le nouveau président de la commission, Jean-Claude Junckers, comme le signale Sylvestre Huet dans une de ses notes intitulées « Net de Science » qui propose régulièrement un aperçu de l’actualité scientifique. Le blogueur explique qu’il s’agit de la suite de « la polémique qui a opposé (...) Anne Glover aux ONG environnementalistes sur les OGM et les perturbateurs endocriniens ».

Associations en flagrant délit de mauvaise foi

Cette confrontation avait déjà été longuement évoquée par Sylvestre Huet cet automne. Pendant longtemps « l’action d’Anne Glover n’a pas suscité grandes réactions. Puis deux sujets ont tendu l’atmosphère : les plantes génétiquement modifiées et les perturbateurs endocriniens. Dans un premier temps, des ONG ont réclamé sa démission » résume le journaliste. Puis, à la fin de l’été, plusieurs ONG ont demandé plus largement la suppression du poste occupé par Anne Glover. Argument énoncé par les associations « le "mauvais conseil" provient non d’un mauvais choix personnel de la conseillère mais du poste lui-même qui, étant unique, comporterait per se l’incapacité à élaborer un conseil reflétant les incertitudes ou les pluralités possibles de la science » reprend Sylvestre Huet, tandis que les associations notent également qu’un poste unique est par ailleurs une « proie » plus facile pour les lobbys industriels en tous genres. Outre, comme nous l’avons déjà souligné que le journaliste de Libération considère qu’il est erroné de prétendre que le conseiller en chef jouisse d’un pouvoir prépondérant dans les décisions prises, le blogueur remarque que cet « argument aurait été valable s’il avait été émis » dès la création du poste et « à chaque fois qu’Anne Glover a pu donner un "conseil" correspondant aux désirs de ces ONG, par exemple sur le climat. Et surtout pas lorsqu’il vient après des accusations totalement infondées, comme celle de Corinne Lepage avant stigmatisé Anne Glover comme ancienne employée de la firme Monsanto lors d’une conférence de presse (l’ancienne ministre a ensuite présenté ses excuses) » analyse Sylvestre Huet.

Celui qui dérange

Outre la mauvaise foi des ONG et le cas particulier d’Anne Glover, cette affaire invite une nouvelle fois à s’interroger sur la complexité des décisions politiques sur des sujets scientifiques et fortement idéologisés. « Il est (…) nécessaire de constater que, sur ces trois sujets (les OGM, les perturbateurs endocriniens et le gaz de schiste, ndlr), les pouvoirs politiques comme les militants errent, et tentent bien souvent de tordre la science pour prétendre justifier par elle des positions prréétablies par des analyses et des opinions politiques, économiques et sociales par ailleurs tout à fait respectables (…). Un bon conseiller est donc aussi quelqu’un qui ne fait pas toujours plaisir en faisant remarquer à son "conseillé" que sa position n’est pas fondée sur la science » conclue Sylvestre Huet. Pas sûr donc que l’objectivité scientifique ait à gagner de cette suppression de poste.

A quand des conseillers en chef indépendant pour les ONG ?

Vous pouvez découvrir ou redécouvrir le blog de Sylvestre Huet à l’adresse : http://sciences.blogs.liberation.fr/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Recherches fondamentales versus appliquées

    Le 06 décembre 2014

    Voyons ce seul point : « un manque de culture scientifique (…) qui s’étend au fonctionnement de la recherche » affirmait dans une note récente le journaliste scientifique de Libération Sylvestre Huet, sur son blog Sciences au carré.
    Qu’est-ce que la recherche fondamentale. Qu’est-ce que la recherche appliquée ?
    La recherche appliquée n’est que l’application d’un paradigme reconnu par tous. Là, le chercheur ne cherche pas. Il applique l’existant connu dans de nouvelles pistes contraintes dans le consensus.
    La recherche fondamentale, telle que la définit le Professeur Philippe Even dans son livre (La recherche biomédicale en danger Edit. Cherche midi) consiste, d’abord, à se poser des questions lorsque l’application du paradigme en cours ne donne pas 100 % de résultats.
    Quand les observations se multiplient, la recherche fondamentale consiste à rassembler des idées qui osent contester le paradigme. Ensuite il revient aux vrais chercheurs de découvrir des hypothèses capables de parvenir à un nouveau paradigme. Enfin si l’hypothèse explicative est étayée expérimentalement – c'est-à-dire sur un animal en l’occurrence – ceci permet la création d’un nouveau paradigme certifié.
    Il remplace le précédent. En résumé, la recherche fondamentale conteste le connu pour découvrir une façon de penser l’inconnu.
    Un philosophe a consacré tout un livre à ces différences.
    Prenons un exemple : Majesté dois-je donner quelques argents à ces fabricants de chandelle pour votre Palais de Versailles qu'ils se font fort d'embellir ou à ces originaux qui pensent tirer quelque énergie des éclairs qu'ils nous montrent entre deux boules métalliques ? Donner mon brave Ministre pour les chandelles !
    Dr Jean Doremieux

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