Pourquoi est-il positif de n’avoir rien compris à un article publié le 19 mai dans Cogent Social Sciences ?

Portland, le samedi 17 juin 2017 – Il faut peut-être imaginer des relecteurs se sentant soudainement dépassés. Le foisonnement intellectuel des jeunes chercheurs est tel, leur érudition si fine et leur mode de pensée si révolutionnaire qu’il est parfois difficile d’en cerner clairement tous les aspects. Interdits, bien que sentant confusément qu’une grande partie des notions jetées dans ce papier leur échappait, ils n’ont pas voulu avouer leurs limites à leurs confrères. Ou alors, ils ont cru que leur réticence face au texte n’était qu’un réflexe conservateur et ils ont essayé de ne pas céder à la facilité.  Bien sûr ils ne comprenaient rien, mais c’était parce qu’ils n’étaient pas assez modernes pour accepter des critiques aussi farouches contre la domination masculine. Alors, bien que légèrement ébranlés, ils ont accepté le texte. Et il faut dire que cela rapportait rien de moins que 625 dollars à leur revue.

Ça n’a aucun sens !

Et quelques jours plus tard, ils ont compris. Ce n’était pas que leurs capacités intellectuelles se soient érodées au point de leur interdire l’accès à la signification de l’article. Ce n’était pas que leurs réflexes patriarcaux les aient empêchés de percevoir tout son sel. Le texte a été écrit précisément pour n’avoir aucun sens. « Après avoir terminé le papier, nous l’avons relu attentivement pour nous assurer qu’il ne contenait rien qui ait du sens, et comme aucun de nous deux n’était capable de déterminer de quoi il parlait, nous l’avons considéré comme réussi » indiquent Peter Boghossian et James Lindsay dans le magazine Skeptic, en guise d’explication  de leur méthode.

Le Générateur de postmodernisme

L’œuvre réalisée par Peter Boghossian (professeur de philosophie, université d’Etat de Portland, Oregon) et James Lindsay (doctorant en mathématiques et écrivain) donnait ses clés dès son titre : « Le pénis conceptuel en tant que construction sociale ». Cette entrée en matière donne le la : des termes pompeux et se dérobant à toute signification précise vont se succéder. « Il s’agit d’un papier de 3 000 mots d’inepties totales se faisant passer pour de l’érudition universitaire » confirment les deux compères. Pour parfaire leur entreprise, Peter Boghossian et James Lindsay ont truffé leur texte de références et ont notamment cité cinq articles jamais publiés dans des revues jamais éditées. Leurs titres ont été produits par un algorithme baptisé le Générateur de postmodernisme.

Peer review de grande qualité

Ecrivant sous les pseudonymes de Peter Boyle et Jamie Lindsay appartenant au Groupe indépendant de recherche sociale du Sud Est (vivier de jeunes philosophes engagés basé à Knoxville… qui n’a cependant jamais vu le jour), les deux chercheurs ont soumis leur texte à NORMA : International Journal for Masculinity Studies, spécialisée dans les études de genre. Les responsables de la revue ont recommandé aux deux auteurs de transmettre leur texte à Cogent Social Sciences. Cette dernière, nous signale le journaliste du Monde Pierre Barthélémy qui révèle cette fantaisie sur son blog se veut « un journal multidisciplinaire en libre accès, qui offre du peer review de grande qualité dans le champ des sciences sociales ». C’est donc tout naturellement qu’elle a accepté de publier dans ses colonnes les élucubrations de Peter Boyle et Jamie Lindsay, avant de découvrir le piège dans lequel elle était tombée.

Etre dans le vent

Nouvel exemple (après plusieurs autres démonstrations du même type) du manque de garanties offertes par les revues en libre accès qui fonctionnent grâce au paiement des auteurs qui soumettent leur texte, ce canular s’inscrit également dans la lignée de la démonstration faite par Alan Sokal en 1996 de la facilité avec laquelle il est possible de tromper les revues de sciences humaines en utilisant de manière éhontée un jargon totalement vide de sens. Mais  une autre hypothèse n’est pas impossible : les quelques fragments compréhensibles du texte des deux américains alimentaient une violente charge contre la masculinité (accusée d’être à l’origine du réchauffement climatique !), un thème qui domine une partie des sciences sociales actuellement. Ainsi n’est-il pas impossible qu’outre le manque de sérieux des responsables de Cogent Social Sciences, outre leur aveuglement face à un dialecte imbitable de sociologues, ils aient souhaité participer à un courant favorablement exposé. Difficile de savoir ce qui se cache derrière les attendus conceptuels des prises de décision post-modernistes des directeurs de conscience…

Lien vers l’article (retiré par Cogent Social Sciences) : http://www.skeptic.com/downloads/conceptual-penis/23311886.2017.1330439.pdf

Aurélie Haroche

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