Pourquoi sommes-nous désormais tous plus proches du bandit ?

Paris, le samedi 30 mai 2020 – Alors que la pénurie n’est désormais plus un enjeu et tandis qu’en dépit des évolutions encourageantes de l’épidémie (en France tout au moins), la crainte quant à la circulation du virus demeure une préoccupation centrale, les masques sont de moins en moins nombreux dans les rues. Il ne faut sans doute pas seulement y voir la conséquence de l’intériorisation que cette protection est principalement nécessaire et utile dans les lieux fermés où respecter une distance est difficile. Les messages sur le sujet ont en effet été si confus et les allers et venues entre lieux fermés et lieux ouverts sont si fréquents qu’ils annulent probablement la portée de telles réflexions. On ne sacrifiera pas plus à l’idée dépréciatrice de nos compatriotes, qui les présente comme incivils et égoïstes, ce qui expliquerait qu’ils ne se soucient guère d’un geste de protection aussi utile pour l’autre que pour soi.

Pas vu, pas pris

La réticence vis-à-vis du masque pourrait avoir des fondements plus anthropologiques, comme le suggèrent des réflexions livrées par le sociologue David Le Breton dans Le Monde. Tout d’abord ce dernier nous rappelle la dualité du masque : aujourd’hui vu comme un acte de « responsabilité » sociale, le fait de porter un masque est plus généralement associé à la duplicité. « Un monde sans visage, dilué dans la multiplicité des masques, serait un monde sans coupables, mais aussi sans individus. Roger Caillois évoquait autrefois le masque en disant laconiquement de lui qu’il est « ce qui reste du bandit ». On peut en effet penser que le port du masque facilite les rapports de force, le harcèlement, les incivilités. L’effacement du visage grâce à ce stratagème entraîne un sentiment propice à la transgression, au transfert de personnalité. Il libère des contraintes de l’identité et laisse s’épanouir les tentations que l’individu a coutume de refouler ou qu’il découvre à la faveur de cette expérience où il n’a plus de comptes à rendre à son visage. Il n’a plus à craindre de ne pouvoir se regarder en face et répondre de ses actes puisqu’il dérobe son visage à son attention et à celle des autres » fait remarquer le sociologue dont toutes les observations ne seront peut-être pas partagées sans filtre.

L’autre invisible

Si ce rapprochement avec l’idée du « bandit » déconcertera probablement ceux qui rappelleront qu’une différence certaine existe entre celui qui dissimule son visage pour échapper à la loi et celui qui le couvre pour se protéger et protéger les autres, il est néanmoins probable que les altérations du lien social provoquées par l’effacement du visage ne sont pas totalement anodines. « Derrière les masques, nous perdons notre singularité, mais aussi une part de l’agrément de l’existence de regarder les autres autour de nous. En termes d’interaction, nous entrons dans une phase de liminalité, c’est-à-dire d’entre-deux, où les codes manquent et il faudra les réinventer. Dans nos sociétés contemporaines, le visage est le lieu de la reconnaissance mutuelle. (…) Entrer dans la connaissance d’autrui implique de lui donner à voir et à comprendre un visage nourri de sens et de valeur, et faire en écho de son propre visage un lieu égal de signification et d’intérêt. La réciprocité des échanges au sein du lien social implique l’identification et la reconnaissance mutuelle des visages, support essentiel de la communication » souligne ainsi David Le Breton. Aussi, pour ce sociologue, l’invisibilité induite par le masque doit être pensée. « Cette banalisation du masque qui induit un anonymat généralisé est une rupture anthropologique infiniment plus lourde de sens que la mise en question de la poignée de main ou de la bise. Même le sourire ne les remplacera pas, puisqu’il n’y aura provisoirement plus de visage ».

A.H.

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