Rapidité, performance et bienveillance : une expérience positive en cancérologie

Une interview du Professeur Aimery de Gramont

Paris, le samedi 13 octobre 2018 – La lecture des journaux est (et a quasiment toujours été) une épreuve pour les optimistes. Ainsi, les pages santé qui pourraient être une énumération de nouvelles techniques prometteuses et de méthodes révolutionnaires se concentrent bien plus certainement sur les dysfonctionnements du système et les impasses thérapeutiques. Pourtant, même face aux situations cliniques les plus graves, des approches encourageantes existent. Par ailleurs, alors que l’on veut parfois se consoler en remarquant que certaines difficultés relationnelles entre soignants et patients pourraient être la rançon d’une médecine plus pointue, différentes expériences rappellent que performance technique et bienveillance ne sont nullement incompatibles.
Ainsi, au sein de l’Institut hospitalier franco-britannique (IHFB) fruit de la fusion de l’Hôpital Notre-Dame du Perpétuel Secours et du Hertford British Hospital (à Levallois), améliorer la qualité de la prise en charge dans tous ses aspects est une priorité. Cette ligne directrice qui paraît peu originale pour un établissement de santé implique néanmoins différentes approches. Un objectif de performance avec une volonté marquée de réduction des temps de prise en charge, y compris pour des cancers particulièrement difficiles. Ainsi, le programme Urgences Pancréas veut réduire à huit jours le délai entre la transmission du dossier d’un patient chez lequel a été diagnostiqué un cancer du pancréas et le début du traitement. Parallèlement, les biopsies liquides sont développées pour offrir aux malades une prise en charge personnalisée. Le déploiement de cette technologie s’accompagne d’une multiplicité des soins de support, dans le cadre d’une coordination renforcée et efficace.

Responsable du centre de cancérologie de l’IHFB, le professeur Aimery de Gramont a répondu aux questions du JIM sur les objectifs et la philosophie de son service.

JIM.fr : Combien de patients ont aujourd’hui été intégrés dans le programme Urgences Pancréas ?

Professeur Aimery de Gramont: Le protocole Urgences Pancréas est une étude en deux étapes. La première est destinée à évaluer la possibilité de tenir un délai de 14 jours entre la transmission par son médecin du dossier d’un patient chez lequel a été diagnostiqué un cancer du pancréas et l’initiation de la prise en charge ainsi que le bénéfice clinique pour le patient d’un tel délai. Cette première phase nécessite l’inclusion de 110 patients. La seconde étape vise à démontrer une augmentation de la survie de 20 % chez les patients de mauvais pronostic. C’est l’objectif de ce protocole, unique à notre connaissance. N’oublions pas qu’il s’adresse aux patients qui ont des critères d’exclusion des autres protocoles comme un mauvais état général. C'est-à-dire les plus "malheureux" des cancéreux.

JIM.fr : Quelles sont les circonstances cliniques qui conduisent les praticiens à contacter le programme Urgences Pancréas ?

Pr Aimery de Gramont - C’est la découverte d’une tumeur du pancréas pour la majorité des praticiens qui connaissent notre programme et pour d’autres c’est après le diagnostic de cancer.

JIM.fr : Quels sont vos objectifs en ce qui concerne le délai de prise en charge ?

Pr Aimery de Gramont: L’idée de départ est de faire un parcours de soin performant, d’aller vite. Tout est ainsi mis en place pour que toutes les procédures soient mises en œuvre le plus rapidement possible. Le protocole Urgence Pancréas prévoit une prise en charge et son évaluation en 14 jours (alors que les délais nationaux de prise en charge sont actuellement de 7 à 11 semaines). Dans le centre de cancérologie de l’IHFB créé il y a seulement trois ans, non seulement nous participons au protocole, mais nous avons décidé et organisé un parcours de soins de seulement 8 jours entre la prise du premier rendez-vous et le début du traitement. Huit jours pour faire le diagnostic et le bilan mais aussi pour prendre en charge la douleur, la nutrition et plus globalement la personne avec des soins de support de qualité faisant intervenir psychologue, socio-esthéticienne, sophrologue, kinésithérapeute, diététicienne.

Quand la rapidité permet de temporiser

Avec l’expérience, si le délai de 8 jours est bien respecté pour les examens diagnostics et de bilan, nous modulons le jour du premier traitement. Si un patient s’améliore avec les traitements de support, il peut quitter les critères de mauvais pronostic et recevoir un traitement plus actif et plus difficile à supporter. Alors qu’un patient dont la maladie est plus agressive et qui garde un mauvais état général ne peut pas supporter un traitement difficile et sa seule chance d’amélioration repose sur un traitement très rapide.

JIM.fr : Au-delà de l’offre spécifique de l’IHFB concernant le cancer du pancréas, pouvez-vous nous parler du recours aux biopsies liquides. Pour quels cancers, au sein de votre centre, ces méthodes sont-elles aujourd’hui utilisées ? Quelles sont vos pistes pour l’avenir ?

Pr Aimery de Gramont: Les biopsies liquides, qui permettent d’analyser des quantités infinitésimales de fragments d’ADN provenant de cellules tumorales qui circulent dans le sang, restent encore du domaine de la recherche. Mais leurs avantages sont considérables : elles sont accessibles au lit du patient, elles sont simples puisqu’une prise de sang suffit à l’opposé des biopsies, elles sont faciles à répéter et permettent donc de repérer des mutations nouvelles qui n’étaient pas présentes au début de la maladie comme les mutations de résistance au traitement. Au sein de l’IHFB, ce sont les patients atteints de cancer colorectaux qui sont les premiers à bénéficier de cette technique, une initiative pilote qui a vocation à s’élargir.

JIM.fr : Les soins de support sont un élément central de la prise en charge délivrée à l’IHFB. Quelles sont les approches spécifiquement développées au sein de votre établissement ?

Pr Aimery de Gramont : Si les intervenants dans les soins de support, tels les  médecins spécialistes de la douleur, psychologues, socio-esthéticiennes, sophrologues, kinésithérapeutes, diététiciennes sont le plus souvent présents dans les centres experts, l’originalité de l’IHFB réside dans la coordination de ces intervenants qui est rendue possible par leur présence physique au même endroit, comme à l’hôpital de jour dont l’activité n’est plus uniquement la délivrance des chimiothérapies. Il y a un véritable investissement humain auprès des patients, qui sont la priorité numéro un de l’IHFB.

Une approche centrée sur le patient tout à fait accessible

JIM.fr : L’IHFB met en effet au centre de ses préoccupations ce qu’il nomme le "care". Les soignants sont invités à se concentrer prioritairement sur le patient. Alors qu’aujourd’hui beaucoup évoquent le malaise des professionnels de santé hospitaliers, considérez-vous qu’une telle approche permette d’éviter le sentiment de perte de sens et de favoriser l’épanouissement des praticiens ?

Pr Aimery de Gramont:  L’IHFB est en effet un centre qui promeut une approche nouvelle. L’esprit du "care" vient des anglo-saxons et trouve ses racines dans la partie britannique de l’IHFB. Le sens de l’autre, l’écoute et l’attention font vraiment partie d’une démarche institutionnelle. Cela dépasse le soin au sens strict et même la cancérologie. Il s’agit de comprendre le patient dans toutes ses dimensions. Il est touchant de voir comment les patients et les familles des patients sont accueilles. Cela commence très simplement par les salutations dans les ascenseurs qui mènent à l’hospitalisation. Bien sûr que cela n’enlève pas toutes les difficultés mais cela crée sans conteste une bonne ambiance et celle-ci est si importante pour être heureux au travail. Quant aux praticiens cancérologues, c’est aussi le travail en équipe qui est valorisant. Spécialisés dans un domaine particulier chacun apporte une compétence spécifique à toute l’équipe qui permet d’offrir des soins de qualité.

JIM.fr : Considérez-vous que les démarches et la philosophie de l’IHFB pourraient-être facilement déployées dans d’autres structures ?

Pr Aimery de Gramont : Certainement !  Il n’est pas si difficile de consacrer plus de temps aux patients, par exemple en limitant les réunions inutiles. Une telle approche permet également une performance "économique" qui favorise la viabilité des structures de soins.

Propos recueillis par Aurélie Haroche

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