Souffrance des soignants : la double peine

Paris, le samedi 8 avril 2017 – Le ministère de la Santé a récemment dévoilé sa stratégie pour améliorer la qualité de vie au travail des professionnels de santé. Ces engagements, même s’ils ont été jugés insuffisants, étaient attendus de longue date, tant les alertes concernant la progression de la souffrance des soignants ont été nombreuses ces derniers mois.
Pour agir, il semble d’abord nécessaire de bien déterminer les spécificités de cette souffrance des professionnels de santé. Président d’Honneur du Comité consultatif national d’éthique, le professeur Didier Sicard revient sur ces particularités et se concentre sur l’intéressant travail mené depuis plusieurs mois par l’association Soins aux professionnels de santé.

Par le professeur Didier Sicard, président d’Honneur du Comité Consultatif National d’Éthique

La souffrance des soignants, qu’ils soient libéraux ou salariés, est très particulière, spécifique à ce milieu en raison des causes qui créent ces vulnérabilités, ce mal-être, ce burn out mais aussi de la difficulté à trouver une solution. Plus précisément, et c’est dans l’essence même du soignant, la souffrance est quelque chose qui se cache. Celui-ci vit cette souffrance comme une double peine : d’un côté, comme tout être humain, il est dans la souffrance et la peur de la mort, de l’autre, étant lui-même la réponse à la souffrance, il se retrouve totalement démuni. En matière de vulnérabilité, c’est ce double état qui le différencie des autres professionnels.

Malades malgré eux

Cette dichotomie qui touche le soignant a un impact sur sa demande d’aide : il n’y a pas plus avare de demande d’aide qu’un soignant. Mais pourquoi demanderait-il de l’aide alors qu’il est privilégié puisque partie intégrante du circuit médical ? Alors qu’il est, lui-même, la réponse à la souffrance ? Si le soignant est dominé par cette pensée, la société considère elle aussi qu’il n’a pas besoin d’aide et, pour aller plus loin, qu’il ne peut être malade, car il a accès à tout un circuit privilégié. De ce fait, le soignant apparaît comme une espèce humaine spécifique.

Des contraintes irréconciliables

Par ailleurs, deux aspects peuvent expliquer la souffrance de plus en plus manifeste des soignants. Tout d’abord, la médecine est dans une situation de grand conflit majeur, qui s’amplifie, avec d’une part de fortes contraintes économiques et de management, de l’autre l’être l’humain qui est en face de celui qui le soigne. Il existe peu de professions aussi écartelées, aussi écrasées entre deux contraintes si contradictoires. Cet écartèlement crée une très grande violence, en particulier pour l’infirmière dont l’accompagnement psychologique est une donnée essentielle du métier mais que l’on va juger uniquement sur ses capacités techniques. Résultat : le fait de ne pas pouvoir répondre à la demande sociétale créé une sorte d’angoisse chez le soignant. Par ailleurs, un soignant qui exerce seul, dans une activité libérale par exemple, a la volonté de résister et de tenir les deux aspects en même temps, jusqu’au moment où il n’y arrive plus, avec l’impression d’effectuer un travail absurde. Le burn out n’est pas simplement un trop plein de travail, il résulte de la prise de conscience d’une certaine absurdité d’avoir à répondre à des tâches qui ne sont pas celles d’un soignant. Il est évident que l’ensemble des tâches ne peut, ne doit être accomplie par une seule personne, en l’occurrence le soignant.

La violence de l’organisation hospitalière

L’autre aspect concerne l’organisation autoritaire, pyramidale des soins dans le milieu public hospitalier. Cet aspect touche tout particulièrement les étudiants en médecine et les élèves infirmiers lors de leurs stages, lorsqu’ils se forment à leur métier. Au lieu de les encourager, on va d’emblée les pressurer, les soumettre à des horaires quasi-industriels. Ils sont ainsi exposés, dès le début, à une sorte de violence. Parce que l’on ne s’intéresse qu’à leurs performances, certains finissent par craquer. L’autoritarisme médical et infirmier est d’un autre siècle. D’autre part, dans ce milieu hospitalier clos, où la société ne pénètre pas, où le malade finit par être la seule finalité, les tensions interprofessionnelles restent cachées, traitées de façon clandestine. Ces spécificités du milieu hospitalier concourent à créer une grande souffrance.

Une association aux avant postes

D’où l’intérêt très grand de l’association Soins aux Professionnels de Santé (SPS) qui met l’accent sur cette réalité sociale, qui est assez grave en France. SPS aborde le problème du soignant à la fois en amont et en aval, en proposant des actions concrètes au niveau du repérage, de l’aide, de l’accueil. La mise en place d’une plateforme nationale d’appel (avec un numéro très simple 0 805 23 23 36) permet de répondre au besoin d’écoute et de soutien des professionnels. Le réel succès de cette structure témoigne de l’importance de la mise à disposition d’un espace où les soignants peuvent échanger et s’exprimer librement sur les problèmes qu’ils rencontrent.

De par leur métier si particulier, les soignants sont peut-être plus vulnérables que d’autres. Ils n’ont, de plus, pas les ressources, les aides comme en disposent d’autres professions à haut risque comme l’armée, la police, la gendarmerie. Pour cela, ils méritent une double attention. Il reste à trouver un écho auprès des pouvoirs publics. L’urgence est aussi de revoir l’organisation de notre système de santé en redonnant au soignant la place qu’il mérite.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction du JIM.

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Vos réactions (5)

  • De la maltraitance !

    Le 08 avril 2017

    Je remercie Monsieur le Pr Sicard pour son intervention. Cependant, une fois de plus, une chose me gêne : lui aussi occulte et nie la situation à l'identique des catégories professionnelles citées dans l'article (IDE, étudiants) bien connue de nous TOUS et cela en devient insupportable. Cela revient à reproduire à l'identique sur les aînés ce qu'il décrit comme cause de souffrance pour les plus jeunes ou les libéraux. Car cette violence est sociétale, administrative. Le burn out est une chose bien connue des générations antérieures, les difficultés au quotidien pour les femmes d'évoluer dans leur carrière et tous ceux célibataires, veufs-ves, éloignés géographiquement des leurs, jamais on en parle ! Cela est aussi de la maltraitance ! Les médecins et les infirmiers sont TOUS des êtres humains trop souvent malmenés par la société, les universitaires, les CO. Ils ne sont donc plus que des réserves d'emploi et des quotas pour les politiques !
    F. Pommier

  • A quand la révision de l'organisation de notre système de santé ?

    Le 08 avril 2017

    La plate forme d'appel ne saurait être qu'une solution provisoire, un pansement fait en smur
    " L’urgence est aussi de revoir l’organisation de notre système de santé en redonnant au soignant la place qu’il mérite".
    Soyons pragmatiques : on commence quand ? En 2067 ?
    R. Chougar

  • Utilité d'une double sélection

    Le 08 avril 2017

    Comme toujours en France, on cherche à guérir et non à prévenir. Est-ce si difficile d'informer les futurs soignants sur ce qui les attend ? De leur rappeler qu'ils ne guériront pas tous les patients ? Que la mort existe et que certains s'engagent dans ces professions parce qu’ils ont très, ou trop, peur de la mort ? Que la modestie est essentielle dans ces professions et que la paranoïa de certains chefs ne doit pas être supportée ! D'autant qu'elle signe un trouble de la personnalité. Il est, à mon sens, nécessaire d'informer et de sélectionner physiquement et psychologiquement les futurs soignants.
    L. Duclaud

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