Les Etats-Unis cachent-ils un piquant projet de développement d’armes biologiques ?

Washington, le samedi 13 octobre 2018 – Les catastrophes climatiques et les guerres représentent des menaces certaines pour notre sécurité alimentaire, même dans nos pays riches. Pour se prémunir contre les conséquences de champs dévastés ou infestés, les chercheurs américains de l’agence de recherche du département de la défense des Etats-Unis (DARPA) s’intéressent à la possibilité de transformer génétiquement des plantes, non pas de manière verticale (c'est-à-dire au niveau des cellules "germinales" de la plante) mais de manière horizontale. Grâce aux derniers développements en matière d’édition génétique (la fameuse technique CRISPR CAS-9), il est en effet possible aujourd’hui d’envisager la modification de plants adultes, en utilisant des virus vecteurs, les Horizontal Environmental Genetic Alteration Agents (HEGAAs). Il s’agirait par exemple d’activer ou de désactiver les gènes contribuant à une résistance à des conditions climatiques extrêmes. « Transformer des plantes à maturité en masse serait un énorme accomplissement et paverait la voie pour de futures avancées en agriculture » se réjouit Blake Bextine, responsable du programme pour la DARPA.

Les insectes sont nos alliés

L’ensemble de la communauté scientifique ne partage cependant pas son enthousiasme. Ce n’est pas tant le principe d’une modification génétique horizontale des plantes qui suscite la circonspection (même si dans une Europe hostile aux OGM et très soucieuse de pouvoir affirmer l’existence de parcelles sans OGM, une telle technique ne peut qu’inquiéter), mais la méthode choisie par la DARPA pour véhiculer les virus qui alarme certains chercheurs. C’est en effet par la voie d’insectes que la DARPA envisage de véhiculer les virus jusqu’aux plantes. Son projet porte d’ailleurs le nom d’ "Insect Allies".

Pulvérisation aérienne trop chère pour les agriculteurs

Pourquoi ne pas privilégier des techniques traditionnelles de diffusion, via notamment la pulvérisation aérienne ? Interrogés sur ce point par des juristes de Fribourg et des scientifiques de l’Institut Max Planck et de l’université de Montpellier, les spécialistes de la DARPA ont mis en avant des explications économiques. « La seule justification qui a été avancée dans les documents publics est que la pulvérisation aérienne réclamerait des infrastructures qui ne sont pas disponibles pour tous les agriculteurs » indiquent les juristes et scientifiques dans une tribune publiée la semaine dernière dans la revue Science. L’argument ne les convainc guère : « Même si cela pourrait fournir une faible justification d’efficacité financière pour les agriculteurs de pays en développement, elle est difficilement crédible si on l’applique à la grande majorité des agriculteurs aux Etats-Unis » remarquent les auteurs.

Violation de la convention sur l’interdiction des armes biologiques ?

Pour ces derniers, cette utilisation d’insectes pour un tel projet, qui plus est conduit par une agence affiliée au département de la défense, interroge quant à la possible volonté dissimulée de mise au point d’armes biologiques. « Utiliser les insectes comme vecteurs pour propager des maladies est une arme biologique classique » assure Silja Voeneky, professeur en lois internationales à l’université de Fribourg-en-Brisgau, co-auteur de la tribune qui pour sa part constate de manière directe : « Ce programme pourrait être largement perçu comme un effort pour développer des agents biologiques et leurs moyens de diffusion pour des motifs hostiles. Ce qui, si cela était vérifié, constituerait une violation de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques ».

Gardes fous

Les responsables d’Insect Allies se défendent vigoureusement d’une telle intention et affirment que leur projet est uniquement à visée défensive face « à des menaces non précisées introduites par des acteurs étatiques ou non étatiques ». « Je ne pense pas que le public doive être inquiet » a encore affirmé Blake Bextine dans le Washington Post. Et pour finir de rassurer tout à fait la communauté nationale et internationale, il évoque les différents gardes fous mis en place et notamment le fait que les modifications apportées par les HEGAAs ne dureront qu’une saison, puisqu’elles ne concerneront pas les cellules germinales ce qui permettra d’éviter la transmission aux futures générations de plantes. La DARPA insiste par ailleurs sur le fait que les expérimentations ne conduiront jamais à la dissémination dans l’environnement de « virus, insecte ou plante génétiquement modifié ». Les travaux sont exclusivement réalisés dans des serres.

Et si l’arme (même si elle n’en est pas une) se retournait contre nous ?

Ces précisions ne suffisent pas à rassurer ceux que ce projet inquiète au sein de la communauté scientifique. Au-delà même des intentions de la DARPA, ils font valoir que la publication des travaux de cette dernière pourrait servir de base aux projets criminels d’organisations terroristes. L’argument est cependant écarté par Blake Bextine qui fait remarquer que ce risque existe pour un grand nombre d’études scientifiques (et avait notamment de fait été évoqué concernant CRISPR Cas-9). S’il ne faut sans doute pas être infecté par une méfiance trop piquante, en dépit des explications avancées par la DARPA, il ne serait peut-être pas inutile que des investigations plus officielles, plus poussées et peut-être internationales soient menées sur ce projet.

Aurélie Haroche

Référence
R. G. Reeves et coll : « Agricultural research, or a new bioweapon system? », Science 05 Oct 2018: Vol. 362, Issue 6410, pp. 35-37 DOI: 10.1126/science.aat7664

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Vos réactions (1)

  • Terrifiant !

    Le 13 octobre 2018

    Terrifiant ! Impensable d'autoriser cette technique de modification des plantes et encore plus, d'utiliser des insectes pour véhiculer les virus vecteurs, d'autant qu'il ne peut réellement exister aucun garde fou !

    Dr Martine El-Etr

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