Ô temps…

Paris, le samedi 2 mars 2019 – « Souviens-toi de vivre ». C’est une injonction que l’on peut se faire à soi-même. Comme une sorte de sursaut, d’invitation à ne pas laisser les affres de l’existence et du temps, vous condamner fatalement. Cette exhortation est le mantra d’un livre dont les prémices semblent répondre à un autre impératif : souviens-toi de te souvenir. De ne pas oublier. De ne pas oublier ce petit morceau de terre de tes ancêtres. Les terres de Game of Thrones s’amuse le titre du chapitre. Mais ici pas de royaume ou de chevauchées épiques, ici la faim, la pauvreté, les pommes de terre gâtées par le chancre noir. Face à cet horizon de mort, la fuite est la seule issue possible. Une fuite dangereuse et angoissante pour ceux qui la tentent sur les coffin ships, des embarcations conduisant les Irlandais jusqu’à la grande Amérique (qui évoqueront d’autres bateaux d’immigration plus récents) où « la moitié des passagers entassés dans la cale ou soumis aux intempéries sur le pont mourrait avant d’arriver ». Refusant un tel sort, les grands-parents de Christian Chenay optèrent pour la France. Où il naquit le 20 juin 1921. A travers ce rappel de l’Irlande de ses grands-parents, Christian Chenay dresse déjà le portrait de son existence : animée par une rage de résistance, une volonté de refuser les arrêts de mort. Cette évocation de ses aïeux le conduit également dès l’ouverture de ce qu’il qualifie de roman (et qui est sans aucun doute un récit autobiographique romancé) à insister sur l’importance de sa foi catholique, cette foi pour laquelle ses grands-parents devaient se battre.

Une fable originelle

« Souviens-toi de vivre » se lance le docteur Chenay à lui-même. Souviens-toi de ne pas sombrer même quand tout paraît s’effondrer. Christian Chenay aime à raconter qu’au-delà de ses racines irlandaises, cette philosophie lui a sans doute été insufflée par les conditions de sa conception. Face au refus de son père d’avoir un enfant, sa jeune mère avait en effet tenté de mettre fin à sa grossesse plusieurs fois. Mais ses tentatives furent vaines et Christian Chenay tenait déjà sa revanche sur la vie.

Sursaut éternel

S’il raconte facilement cet épisode en souriant, il se montre beaucoup plus discret quand il s’agit de revenir sur les épisodes de son existence qui ont failli le faire vaciller, qui ont failli lui faire oublier de vivre. Pourtant, en 2002 quand sa femme meurt après être demeurée handicapée pendant cinq ans, victime d’une agression perpétrée par un patient du praticien, le médecin arrête tout. Il ne voit plus de patients, se terre dans la souffrance. Beaucoup de ses proches considèrent qu’en raison de son âge, il est peu probable qu’un sursaut ne l’étreigne. Mais au bout de quelques mois, Christian Chenay retrouve le chemin de son principe. « Souviens-toi de vivre ».

Un combat perpétuel

C’était il y a dix-sept ans. Christian Chenay avait alors 81 ans. Et depuis il n’a toujours pas cessé d’exercer. Cette semaine, le plus vieux médecin généraliste de France, 97 ans, et toujours alerte, a connu les honneurs de la presse. Le Parisien est revenu le consulter comme cinq ans auparavant. Le Quotidien du médecin lui a passé un coup de téléphone de courtoisie et LCI s’est rendue dans son cabinet de Chevilly-Larue (Val de Marne). Ce n’est pas le même que celui où il avait accueilli les journalistes du Parisien en 2013, ce cabinet où il avait pratiquement toujours exercé, installé dans sa petite maison familiale, ce cabinet où il avait donné naissance à son deuxième fils entre deux patients. En effet, il y a cinq ans, la bâtisse du médecin généraliste a été la victime d’un plan de réurbanisation et le praticien a été exproprié, contraint de gagner un autre logement. D’autres y auraient vu plus qu’un signe de baisser les armes, de prendre sa retraite. Christian Chenay a préféré déménager sa table d’examen et ses instruments pour continuer à accueillir ses malades. Comment cette délocalisation forcée aurait-elle pu le pousser à prendre la décision d’abandonner sa plus grande passion, quand les cambriolages à répétition et les violences ne l’ont jamais fait ? Face à ces phénomènes, Christian Chenay se montre discret, même s’il a, avec l’aide d’un patient, installé un système de vidéosurveillance.

Passion si belle

Si on lui demande d’expliquer pourquoi il continue à assurer aujourd’hui deux matinées de consultation par semaine sans rendez-vous (il reçoit les trente premiers arrivés), Christian Chenay évoque sa volonté de maintenir une activité pour rester en forme et la démographie médicale difficile du département du Val de Marne (Chevilly-Larue compte trois médecins généralistes pour 19 000 habitants et les candidats au remplacement du vieux praticien ont finalement renoncé). L’homme refuse en effet l’idée que la vieillesse puisse être un naufrage (c’est d’ailleurs le titre de son livre)* et exhorte tous ceux qui comptent le même nombre d’années que lui à suivre son exemple, s’ils le peuvent. Mais d’autres hypothèses sont évoquées par ses proches. Discrètement, un de ses patients, Jacques, confie au Parisien « Il est pudique, mais la vérité, c’est qu’il est passionné ».

Connaissances actuelles

A l’instar de Jacques, beaucoup des patients du docteur Chenay lui sont très attachés. Sur les sites où l’on peut évaluer son médecin (comme on évalue sa chambre d’hôtel), on peut lire quelques avis dithyrambiques. « Très bon médecin. Dommage que le fils n’exerce plus », écrit par exemple un internaute. Cette évocation rappelle que l’autre docteur Christian Chenay, fils du premier, a pour sa part décidé de raccrocher la blouse il y a quelques années. Longtemps, il a partagé le même cabinet que son père, veillant à éviter que certains patients n’abusent de sa gentillesse et de sa générosité ou constatant avec amusement qu’il parvenait difficilement à prendre les malades de son père. « Il a un vrai fan-club! Certains ne veulent voir que lui car il a une grande écoute, il prend son temps, ce qu'on ne peut pas faire nous », racontait Christian Chenay jeune, il y a quelques années au Parisien. Mais il notait également que pour son équilibre, et celui de la seconde épouse de son père ajoutait-il en souriant (Christian Chenay senior s’est en effet remarié à l’âge de 91 ans), il est préférable qu’il continue à exercer. C’est ainsi que le praticien partage son temps entre son cabinet et ses soins aux religieux de la mission voisine, ayant toujours conservé un attachement fort à la religion catholique. C’est sans doute elle qui lui inspire quelques positions sans nuance, comme son hostilité d’une manière générale à la PMA, en raison du grand nombre d’enfants déjà présents sur terre. Au-delà, celui qui a débuté par la psychiatrie, puis qui a fait des recherches aux Etats-Unis sur l’hypertension, a un regard aiguisé sur la médecine actuelle. Il assure continuer à se tenir régulièrement informé des dernières innovations. Et si pour cette formation les nouvelles technologies sont un outil précieux, celui qui utilise depuis longtemps la carte vitale juge qu’elles n’ont été d’aucune utilisé pour réduire les tâches administratives ! Un discours qu’on entendrait aisément chez des plus jeunes.

 

Pour lire des extraits du livre de Christian Chenay, Et si la vieillesse n’était pas un naufrage ?

https://books.google.fr/books?id=YXNvDwAAQBAJ&pg=PA49&lpg=PA49&dq=Christian+Chenay+avis&source=bl&ots=GnJyYi_eHA&sig=ACfU3U3eKnUYBhIYcQNRCftve7Vb_Q4FYw&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiQlM3O6tngAhVK1hoKHUm9D2M4ChDoATAHegQIAhAB#v=onepage&q=Christian%20Chenay%20avis&f=false

Aurélie Haroche

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