A cerveau battant, rien d’impossible

Rome, le samedi 5 janvier 2012 – Se rire des obstacles, qu’ils soient liés à sa condition de femme, à ses origines ou aux affres de la guerre. Ne pas s’en laisser conter par les dogmes. Et surtout détourner les images d’Epinal, les vieux clichés. Traverser le siècle d’une silhouette frêle en opposant aux brutalités des époques une énergie inépuisable. Une héroïne italienne est morte avant de voir l’année 2013, elle qui avait vu tant de millésimes s’écouler et qui les avait accueillis avec toujours la même vigueur. A 103 ans, Rome a vu mourir celle qui fut une personnalité quasiment incontestée et qui contribua avec superbe au rayonnement de l’Italie, même dans ses années les plus sombres.

Laboratoire clandestin

Rita Levi-Montalcini fut une « enfant » du siècle. Le siècle passé, celui où en Europe encore, les femmes n'étaient destinées le plus souvent qu'à prendre mari et à faire des enfants. Adamo Levi ne rêvait pas d’autre vie pour sa benjamine. Mais Rita brave l’autorité paternelle et s’inscrit en faculté de médecine à Turin. La colère du père fut facile à braver, mais à l’extérieur du clan, d’autres ennemis, bien plus barbares, menaçaient. En 1938, Rita doit renoncer à sa spécialisation en neurologie et psychiatrie en raison des lois raciales édictées par Mussolini qui interdisent aux juifs l’accès à de nombreuses professions dont celle de médecin. Rita Levi-Montalcini choisit pourtant de poursuivre ses recherches. Elle installe un laboratoire de fortune d’abord dans son appartement de Turin puis dans une maison plus à l’abri au cœur du Piémont. Elle y observe les effets de l’ablation des pattes et des ailes chez les embryons de poulet. Aux dernières heures de la guerre en Italie, elle est contrainte à une plus grande clandestinité. Dans les caves de Florence où elle se terre, celle qui s’était promise quelques années plutôt de ne jamais avoir « ni mari, ni enfants » soigne des dizaines de petits italiens, touchés par le typhus ou le choléra. « Des enfants ont dormi dans mes bras par centaines » se souviendra-t-elle avec un peu d’emphase dans ses mémoires publiées sous le titre « L’As dans la manche en lambeaux » (selon la version originale).

Une « jeune » frondeuse récompensée par le Prix Nobel

A la fin de la guerre, les expériences que Rita-Levi Montalcini est parvenue à réaliser dans des conditions précaires lui valent d’être invitée par l’Université Washington à Saint Louis dans le Missouri. Elle était destinée à y séjourner six mois, elle y restera trente ans. C’est là, en collaboration avec Stanley Cohen, qu’elle parvient à isoler les facteurs de croissance des neurones (nerve growth factor), travaux d’une exceptionnelle importance pour la compréhension du fonctionnement du système nerveux qui seront récompensés par le Prix Nobel de médecine en 1986. Rita Levi-Montalcini est alors la quatrième femme à recevoir cette distinction (dans le domaine médical). De son passé d’adolescente frondeuse, défiant l’autorité du père pour s’asseoir sur les bancs de la faculté de médecine, Rita Levi-Montalcini voudra témoigner toute sa vie, notamment à travers la création en 1992 d’une fondation finançant les études de femmes africaines, en Ethiopie, au Congo et en Somalie notamment.

Ce merveilleux organe qu’est le cerveau humain

A cette époque, Rita Levi-Montalcini est définitivement de retour dans son pays natal où elle a longtemps mené une carrière en parallèle. Ses (nombreuses) dernières années italiennes vont lui permettre de mettre sa notoriété au service de la recherche romaine. Ainsi, déjà âgée de 93 ans, elle participe en 2002 à la création de l’European Brain Research Institute (EBRI), centre de recherche interdisiplinaire dédié à l’étude du cerveau et basé à Rome. Là, comme dans les médias, à la tribune du Sénat (où elle a été nommée à vie en 2001) ou encore au sein de son laboratoire qu’elle ne quittera que très tardivement, elle défendra avec vigueur une autre image de la vieillesse et plus précisément du cerveau vieillissant. « Les systèmes nerveux périphériques et centraux ne sont pas "fixés" de manière irréversible dans le programme génétique » expliquait-elle ainsi à la journaliste Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir, qui l’avait rencontrée il y a quelques années. « A un âge avancé, notre cerveau garde des capacités exceptionnelles que chacun peu utiliser » assurait également dans son livre, celle qui permit de mieux comprendre les « mécanismes à l’œuvre dans ce merveilleux organe qu’est le cerveau de l’Homo sapiens ».

Aurélie Haroche

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