Addict à l’action

Paris, le samedi 27 octobre 2018 – Ce sont ceux qui nous fascinent et que l’on adore détester. Leur tourbillon ne peut pas laisser indifférent, mais leurs éparpillements finissent toujours par agacer. Mais ce qui est sans doute le plus attachant, c’est de deviner, derrière l’assurance, la célérité, les allures de diva, la conscience de leurs fêlures, le paradoxe de la fragilité cachée.

Chez le professeur Amine Benyamina, cette double face s’illustre dans le poème affiché sur la vitre de son bureau. A le voir déambuler à toute vitesse dans les couloirs de l’hôpital Paul Brousse, à l’entendre se féliciter des actions mises en place (la création d’un hôpital de jour, d’un plateau thérapeutique, de consultations spécialisées diversifiées...), à le voir omniprésent dans les médias, on doute qu’il s’identifie à celui dont « les ailes de géant l’empêchent de marcher ». Pourtant, la mise en évidence du texte de Baudelaire et l’utilisation de l’Albatros pour baptiser le bâtiment où il exerce invite à une nouvelle lecture.

Sans surprise

Pour l’heure, ce n’est pas la poésie l’art du jour du professeur Amine Benyamina, mais la colère. Une colère sans surprise. Cette semaine, le gouvernement a une nouvelle fois annoncé que le plan de lutte contre les addictions était repoussé. Cela ne peut guère étonner ceux qui depuis des mois interpellent le Président de la République et le ministre de la Santé pour qu’une importance majeure soit accordée à cette cause. Dans le Parisien, le professeur Amine Benyamina entrevoyait déjà avant l’annonce du report : « On va être déçus, c’est sûr ».

Du statut de la honte à l’agrégation

La condamnation sans appel déboussolera ceux qui avaient pu croire que son rapprochement de l’équipe de Macron (il a fait partie de ses soutiens de la première heure) en ferait un allié servile. S’il aime jouer les conseillers, s’il a de l’entregent et ne cache pas ses ambitions, il ne délaisse jamais ses combats prioritaires. Cette position offre une idée assez juste du praticien, de ses équilibres d’acrobate et de sa pugnacité. Sa pugnacité est reconnue par tous ceux qui l’ont côtoyé et travaillent avec lui. L’ancien ministre de la Santé, Bernard Kouchner, se souvient dans les colonnes du Parisien d’un «homme d’une modernité extraordinaire ». Il avait été confronté à Amine Benyamina, quand en 1999, il s’enchaine avec quelques-uns de ses confrères aux grilles du Conseil de l’Ordre pour dénoncer la situation des médecins à diplôme étranger. « On était confinés dans un statut honteux, exploités » se souvient-il. Son happening marque les esprits et le praticien obtient une évolution de la législation qui ouvre davantage de portes aux praticiens. Amine Benyamina les franchira toutes et deviendra à 47 ans professeur de médecine, loin de la position de la plupart de ses confrères à diplôme étranger.

Un amour inoubliable

Ce parcours est sa fierté et est salué par l’ensemble de ses confrères. Né à Oran en 1966 dans une famille laïque et très peu religieuse, Amine Benyamina découvre la France à l’âge de 12 ans où il s’installe pour six ans avec toute sa famille. A son retour en Algérie, il est convaincu que ce pays dont il est tombé amoureux marquera son destin. Il s’inscrit à la faculté de médecine francophone d’Oran et s’oriente très vite vers la psychiatrie qui le fascine. Même si le rêve de revenir en France le taraude, il débute sa carrière en Algérie. Mais la montée du fanatisme et de la violence le pousse à partir, au lendemain de l’assassinat d’une figure de la psychiatrie d’Alger, Mahfoud Bouecbic.

Sur tous les fronts

A Paris, d’abord seul, plus rejoint par sa femme (radiologue) et ses enfants, il doit reconstruire toute sa vie mais se montre très vite déterminé à ne pas jouer les figurants. Après avoir été nommé praticien hospitalier à Paul Brousse, il rejoint l’équipe du professeur Michel Reynaud et va contribuer avec lui à faire de l’unité de lutte contre les addictions de l’établissement une référence mondiale. Parallèlement à son travail auprès des patients qui sont nombreux à louer sa patience et sa disponibilité (qui contrastent avec ses lunettes noires de star), il mène sur le front médiatique et politique sa bataille pour une lutte plus intelligente contre les addictions. Il insiste sur le fléau trop minimisé de l’alcool (en soulignant qu’il n’est pas absolutiste et boit lui-même du vin) et invite à une position plus pragmatique sur le cannabis. S’il agace parfois certains de ses confrères qui raillent son hyperactivité et ses accointances politiques, il suscite néanmoins une large admiration et sait bousculer les convictions. S’il reconnaît qu’il peut irriter, il fait valoir qu’il n’a « aucune tendance à l’aigreur, ni aux reproches ». Aujourd’hui encore, il veut croire qu’une véritable volonté politique pourrait naître face aux addictions.

Léa Crébat

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