Au frère qui m’a sauvé la vie

Capture d'écran de LCI

Paris, le samedi 25 novembre 2017 – Les jumeaux exercent sur beaucoup d’entre nous une fascination étrange. Faut-il croire les légendes qui veulent que soit tissé entre eux un fil invisible qui leur permet de partager pensées et intuitions ? Faut-il penser qu’ils développent des codes et des langages inaccessibles aux autres ? Ou faut-il seulement les voir comme deux personnes qui en raison de leur naissance particulière peuvent nouer une complicité spécifique ?

Ce qu’il fallait dire au moment où il fallait le dire

Certaines paroles peuvent sauver une vie. Ce sont des informations qui tout à la fois sont évidentes et ne vont pas de soi. Des informations qu’on pourrait oublier de transmettre parce qu’elles semblent inutiles à la situation et parce qu’elles font tellement partie de notre histoire qu’elles semblent s’imposer. Mais Eric n’a pas oublié. Ce sont pratiquement les premiers mots qu’il a prononcés quand il a rencontré l’équipe du professeur Maurice Mimoun. Etait-ce une façon d’énoncer un titre à ses yeux le plus précieux, de souligner le caractère essentiel de la vie de Franck pour lui ou déjà de tenter de trouver une issue au cauchemar qui venait de s’abattre sur lui et sa famille ? « Quand son frère, Éric, est venu me demander de ses nouvelles, je ne pouvais pas savoir qu’il était le jumeau de Franck. Franck était complètement défiguré, méconnaissable. Si Éric ne m’avait rien dit - et dans l’émotion cela aurait pu être le cas - nous aurions dépassé les délais. Mais il m’a dit: "Nous sommes jumeaux, de vrais jumeaux" » se souvient le professeur Mimoun interviewé dans le Figaro. Cette information a alors tout changé.

L’ultime chance

Quelques heures plus tôt, un blessé particulièrement grave arrive dans le service du professeur Maurice Mimoun à Paris. C’est un homme de 33 ans, opérateur chimique, qui vient d’être victime d’un très grave accident du travail. « Je déversais un bidon dans une cuve qui m’a explosé dans les mains, c’était un produit inflammable. J’ai brûlé à vif une quinzaine de secondes » se souvient Franck aujourd’hui. Quand il est admis à l’hôpital Saint Louis à Paris, l’espoir est quasiment nul de sauver Franck dont 95 % du corps est brûlé. « Il ne lui restait de la peau saine que sur les pieds et le pubis. Même le dos, dont la peau est plus épaisse, et qui, d’habitude, résiste mieux aux brûlures était carbonisé. Dans cette situation, les chances de survie étaient quasiment nulles » explique le professeur Mimoun. Même dans un service aussi expérimenté que celui du praticien. Mais Eric était une chance.

Aller vite en pleine conscience des risques

Les greffes de peau à partir de jumeaux homozygotes ont déjà été réalisées mais n’ont jamais concerné des cas aussi graves. Des greffes conduites chez des patients dont en moyenne 45 % de la surface du corps était atteinte ont été présentées dans la littérature. La détermination d’Eric et l’expérience de l’équipe du professeur Mimoun ont permis de dépasser cet horizon. La première étape a consisté à vérifier que les deux frères étaient bien des jumeaux homozygotes ce qui fut rapidement confirmé. Puis la peau brûlée de Franck a été excisée, tandis que parallèlement différents entretiens avec Eric étaient menés. Il fallait s’assurer que le frère perçoive l’ampleur des interventions qu’il allait subir et surtout que ces dernières ne permettraient peut-être pas de sauver son frère. Eric en était parfaitement conscient et demeurait déterminé ; surtout à aller vite.  « Nous avons passé des moments très forts, des instants de vérités absolues, à la fois graves et remplis d’espérance. Il y avait sa famille, sa conjointe, ses amis. Ils ont tous été exceptionnels. Cela a beaucoup joué dans la réussite. L’équipe rassurait les proches, les proches encourageaient l’équipe. Mais tous les regards étaient tournés vers Éric, que personne n’osait influencer. S’il n’y avait pas de parole, les regards ne trompaient pas. Le frère devait prendre sa décision, seul. Tout était entre ses mains ou plutôt dans sa peau. Et il a continué à dire oui » se souvient le praticien. Puis, il a fallu obtenir le feu vert des autorités de tutelle qui ont su répondre dans l’urgence.

Des milliers de feuillets

Sept jours après l’accident, les deux frères sont tous deux admis dans des blocs parallèles. Les premiers prélèvements chez Eric sont réalisés au niveau du cuir chevelu. «  Non seulement la prise de greffe n’est pas douloureuse, mais on peut en outre répéter l’opération quelques jours plus tard, car le processus de régénération du cuir chevelu est inégalable, mais les cheveux repoussent sur le crâne très vite parce que nous prélevons la peau sans les bulbes des cheveux. Surtout le prélèvement ne laisse aucune marque. Les autres zones choisies ont été le dos, car la peau est très épaisse et les cuisses, car ce sont des régions qui socialement peuvent être couvertes » explique le professeur Mimoun qui poursuit : « La technique a consisté à prélever un feuillet très mince de peau. Plus il est mince, plus la réparation se fait rapidement, car on laisse une couche importante de kératinocytes qui va se multiplier et reconstituer la peau. Du reste, plus on prélève la peau finement, plus les marques sont discrètes. Nous avons poussé ces procédures à l’extrême pour obtenir la plus grande finesse ». La peau est ensuite immédiatement greffée chez Franck. Deux autres prélèvements seront réalisés 11 et 44 jours après l’accident de Franck.

Héros des temps modernes

Pendant des semaines, Franck demeurera entre la vie et la mort, avec plusieurs alertes très sérieuses. Le patient devra au total subir une dizaine d’interventions. Mais le travail d’équipe de l’hôpital Saint Louis et le soutien sans faille de ses proches ont contribué à constituer des conditions uniques pour permettre sa survie. Et un jour, Franck a parlé. Quelques mots, qui auraient pu être anodins, mais qui ont semblé familier au professeur Mimoun qui avait échangé si souvent avec son frère. Aujourd’hui, après plus de quatre mois en centre de rééducation, Franck a pu rentrer chez lui et se réapproprie petit à petit les gestes du quotidien. Eric, quant à lui, ne présente que quelques infimes traces de son geste exceptionnel. Le professeur Mimoun qui ne dira jamais assez sa fierté d’avoir contribué à sauver la vie de Franck et son émotion d’avoir partagé la vie de cette famille en cet instant si cruel, considère qu’Eric est un « héros des temps modernes ».

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article