Au nom de tous les siens

New York, le samedi 21 juin 2014 – Il n’aura pas d’enfant. Et sur la tombe de celui qui ne naîtra jamais, il verse une longue lamentation, une longue prière pour cette humanité déportée, condamnée, asphyxiée. Dans son « Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas » (actuellement l’objet d’une mise en scène dramatique à Paris), l’écrivain hongrois Imre Kerstész, rescapé des camps de concentration, raconte son refus de donner naissance à un enfant après l’expérience apocalyptique de la guerre. L’impossibilité de toute transmission.

Décodage d’un traumatisme

Imre Kerstész est un écrivain, un poète. Pas un chercheur en génétique. Pourtant, l’épigénétique est une autre façon de raconter l’extrême difficulté pour les survivants de la Shoah d’échapper à leur terrifiant passé. C’est tout au moins ce que tentent de mettre en évidence depuis quelques années plusieurs travaux consacrés à la transmission aux descendants des marques épigénétiques entraînées par certains traumatismes graves. La dernière étude en date a été publiée le mois dernier dans les colonnes de l’American Journal of Psychiatry par l’équipe du professeur Rachel Yehuda (chercheuse en neurosciences au sein de la Mount Sinai School of Medicine de New York). Cette étude a porté sur 80 adultes dont au moins un des parents avait été déporté dans les camps nazis, comparés à quinze sujets présentant des caractéristiques démographiques similaires, mais dont les parents n’ont pas souffert de l’Holocauste et ne présentaient pas de stress post traumatique. Les travaux ont mis en évidence chez les enfants dont les pères avaient été envoyés dans les camps une méthylation plus fréquente de GR-1F, promoteur d'un gène qui code pour un récepteur des glucocorticoïdes et qui a de ce fait une action dans la réponse au stress. En bref, une transmission de la conséquence épigénétique du syndrome de stress post traumatique des survivants de la Shoah à leurs enfants semble être mise en évidence par ce résultat. Cependant,  ces données, en raison notamment de la petite taille de l’échantillon (qui s’explique aisément par la spécificité du public étudié) sont très fortement controversés.

Entre foi et science

Pour des adultes ayant été élevés dans le souvenir de cette tragédie (que le sujet ait été souvent évoqué ou tu), comment la participation à une telle étude est-elle vécue ? Le témoignage de Josie Glausiusz, publié sur le site de la revue Nature offre une réponse à cette question. Josie Glausiusz est une journaliste scientifique qui s’est intéressée à de très nombreux sujets et a écrit pour des revues très prestigieuses. Une activité qui ne l’a pas empêché d’évoquer également sur son blog personnel son rapport à sa judéité (elle a par exemple pu raconter le réconfort que lui a apporté la religion lorsqu’elle du faire face à l’infection respiratoire grave qui toucha à trois semaines sa petite fille née prématurée).

De lectrice d’études à sujet d’étude

Josie Glausiusz est petite-fille et fille de déporté. Son père, Gershon Glausiusz, né dans un ghetto hongrois avait 10 ans lorsqu’il fut libéré par les Russes avec sa mère et trois de ses frères encore vivants du camp de Bergen-Belsen ou plutôt du « train perdu » où les nazis avaient entassé 2 500 personnes afin de tenter de masquer leur crime, alors qu’approchaient les troupes alliées. Comme elle le raconte dans Nature, toute son enfance, Josie Glausiusz a été hantée par le récit des souffrances de son père ou de la mort d’une très grande partie de sa famille. Aussi n’est-il guère étonnant qu’en 2012, elle se déclara volontaire pour participer à l’étude conduite par Rachel Yehuda sur la « transmission » par la voie de marques épigénétiques de syndromes de stress post traumatiques, chez les enfants des survivants de la Shoah.

Père et mère : une transmission différente

Dans la présentation qu’elle fait des résultats de Rachel Yehuda, Josie Glausiusz ne perd rien de sa sagacité et de sa pertinence habituelle. Ainsi, elle met en avant les critiques émises contre les travaux et interrogent notamment le fait que les marques épigénétiques observées chez les enfants de survivant pourraient également s’être constituées à la faveur du traumatisme représenté par le fait d’avoir toute son enfance entendu les histoires désespérantes de leurs aïeux. Rachel Yehuda souligne cependant que si tel était le cas il n’existerait pas de différences aussi marquées en fonction du parent (père ou mère) ayant été déporté dans les camps, même si elle manque pour l’heure d’hypothèses pour expliquer le mécanisme à l’origine des différences observées.

Si c’est une marque

Pour sa part, Josie Glausiusz aime à se souvenir que son père, toujours vivant et qui fêtera bientôt ses 80 ans, ne lui a pas uniquement raconté des histoires de deuil et de violence, mais aussi des moments de communion et de résistance. Il semble finalement que sa participation à l’étude ne lui ait pas apporté de réponse certaine sur ses troubles ou ceux de son père. « Je suis une participante anonyme à l’étude et on n’a jamais formellement diagnostiqué de syndrome de stress post traumatique à mon père » remarque-t-elle, témoignant finalement que lorsque sa famille a traversé une telle épreuve, il n’est finalement guère d’importance de déterminer si l’on est soit même marqué « génétiquement » par cette histoire. On l’est.

Aurélie Haroche

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