Ce dont on parle

San Francisco, le samedi 22 septembre 2018 – Ils ne cessent de nous fasciner. Nous ne recherchons sans doute pas seulement en eux un archaïque reflet de ce que nous avons été. Ils sont aussi un beau miroir de notre désir de culpabilité, de notre tendance à l’autoflagellation : comment pouvons-nous nous montrer si cruels face à ceux qui nous ressemblent tant ? Ce qui peut également se décliner en une version plus optimiste (mais plus hypocrite) : sans doute ne sommes-nous pas si médiocres puisque nous aimons tant ces êtres merveilleux (et qui nous ressemblent) !

Feu d’artifice

Ainsi, Koko a toujours été admirée et cajolée par les mots de ceux qui la décrivaient. Si on n’a cessé de louer son sens de l’empathie, c’est en usant d’une avalanche de tendres qualificatifs pour celle qui fut sans doute l’un des gorilles les plus célèbres du monde. Koko était née en juillet 1971 à San Francisco. Les soigneurs la baptisent alors Hanabi-Ko qui en japonais signifie poétiquement "Feu d’artifice d’enfant", nom qui annonçait un destin éclatant. Francine Patterson, plus connue sous le nom de Penny Patterson, alors doctorante en psychologie à l’université de Stanford, va bientôt se consacrer presque exclusivement à Koko. A l’époque, la question de la capacité ou non des singes de maîtriser une forme de langage fait débat agitant notamment éthologues et linguistes. Dans cette polémique, Koko jouera un rôle important (mais peut-être pas déterminant).

Jeux de mots

Après être parvenue à maîtriser autour de 100 mots en langue des signes américaine après trois ans d’apprentissage, Koko finira par en utiliser plus d’un millier. Selon Penny Patterson, le gorille était capable de recourir aux mots appris dans un sens non concret : ainsi qualifier de sale un animal méchant. La chercheuse affirmait par ailleurs qu’elle était capable « occasionnellement de créer de nouveaux mots signés, étonnamment bien appropriés. Elle est aussi susceptible de rassembler des mots connus dans des constructions nouvelles et significatives. Koko a également le sens de l’humour et peu faire des jeux de mots ».

Petit chat

Bientôt, les exploits de Koko sont révélés au monde entier. Le gorille devient une vedette, faisant la une du National Geographic ou devenant l’héroïne d’un documentaire de Barbet Schroeder. Le singe rencontrera également des célébrités telles Robin Williams, dont elle s’attristera de la mort. Quatre ans après la disparition de l’acteur, ce fut au tour de Koko, cet été de s’éteindre avant d’avoir soufflé ses 47 bougies. Son décès fut l’occasion de rappeler son amour pour son petit chat et autres manifestations de son sens de l’empathie. « Koko a touché des millions de personnes en tant qu’ambassadrice des gorilles et symbole de la communication entre les espères. Elle était aimée et nous manquera beaucoup » a ainsi déclaré The Gorilla Foundation en guise d’épitaphe.

Tétons étonnants

Mais parallèlement à ce concert de douces louanges, la disparition de Koko rappelle également les différentes interrogations sur les capacités de vocalisation des singes et au-delà sur leur possibilité de maîtriser un langage. Certains observateurs se sont montrés enthousiastes, notamment en raison de la tendance de Koko à vocaliser des sons très différents « de ceux que produisent les gorilles habituellement » comme l’avait noté le docteur Marcus Perlman, spécialiste de la langue des signes qui dans les années 70 avait longuement étudié Koko. Pour Marcus Perlman, les sons de Koko apportaient la preuve d’une possible « fermeture volontaire du larynx » chez les singes, maîtrise longtemps considérée comme inexistante chez les animaux ; faisant de l’homme une exception. Faut-il pour autant aller jusqu’à considérer que Koko avait un réel sens du langage ? Pour Marcus Perlman, les vocalisations du gorille étaient plus certainement destinées à plaire à ceux qui prenaient soin d’elle. D’une manière générale, une partie des observations et témoignages de Penny Patterson signale de multiples zones d’ombre dans l’utilisation des signes par Koko. Le gorille avait ainsi une façon assez variable de signer. Même si elle se montrait très fière de son élève, Penny Patterson ne pouvait le nier, notamment face à des situations embarrassantes. Un journaliste de Slate rappela ainsi cet été comment le gorille avait quasiment systématiquement répondu "tétons" à toutes les sollicitations de Penny à l’occasion d’un chat filmé pour AOL. Même si quelques troubles au sein du laboratoire révélèrent que la soigneuse avait bien pris l’habitude de récompenser Penny en lui montrant sa poitrine (et en incitant ses collaboratrices à le faire !), la chercheuse expliqua cette insistance par une confusion de Koko. D’une manière générale, l’interprétation semblait être prépondérante pour communiquer avec le gorille, signalant des insuffisances dans son acquisition et sa maîtrise d’un véritable langage. Ainsi "joli" devait parfois être compris comme "riz" ou "pied" ; tandis que le "haricot" désignait parfois plutôt des "gâteaux». De telles variations n’ont pas permis de faire de Koko la preuve d’une maîtrise réelle du langage par d’autres animaux que les hommes… ce qui n’interdit nullement la tendresse.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article