Celle qui parle

Dallas, le samedi 26 juin 2021 – C’est un décorum qui n’existe pas en France. Pourtant, nous avons tant été bercés par les séries américaines pour adolescents, qu’il fait partie de notre imaginaire. Le jour du baccalauréat, revêtus d’une longue toge, et d’un chapeau carré improbable, les jeunes Américains se congratulent d’avoir passé l’épreuve du lycée, et rêvent dans un mélange d’excitation et d’appréhension leur vie future. Ces scènes ont été si souvent répétées dans les œuvres de fiction diffusées en France, qu’elles ne nous semblent même plus étrangères.

Son propre exemple

C’est de cela dont Paxton Smith devait parler dimanche dernier, lors de la remise des diplômes, dans sa traditionnelle toge et sous sa coiffe. De la façon dont la télévision, les séries, les médias, qu’elle consomme autant que n’importe quel autre adolescent (ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir d’excellents résultats et d’être la première de son lycée de Dallas) ont façonné sa vie et influencé parfois son regard sur le monde. Mais elle n’a finalement pas dit un mot de ce sujet qui pourtant lui tenait à cœur et pour lequel elle avait rédigé un discours qu’elle avait, comme le règlement l’exige, remis à l’administration de son établissement.

Si elle avait parlé du rôle des médias, Paxton se serait prêtée à une analyse rétrospective de ses années de lycée. Elle aurait discuté son évolution, peut-être pour essayer de tirer des leçons pour ceux qui lui succéderont sur les bancs de son école. Mais Paxton, admise à l’université d’Austin, a préféré penser à son avenir. Un avenir qui l’inquiète. Pourtant, elle l’a préparé studieusement, elle s’est donnée toutes les chances, en réussissant excellement ses examens. Tout pourtant pourrait vaciller en quelques secondes, simplement si elle oubliait de prendre sa pilule contraceptive, si son compagnon ne mettait pas de préservatif, ou pire si elle était violée. Car au Texas, Paxton Smith ne pourrait choisir de recourir à l’avortement pour éviter qu’une grossesse non désirée ne transforme ses rêves d’une façon singulière. A partir du 1er septembre (et si la loi n’est pas invalidée), il sera en effet impossible d’interrompre sa grossesse au Texas dès que l’activité cardiaque du fœtus pourra être détectée, soit à partir de six semaines. « La plupart des femmes ne réalisent même pas qu'elles sont enceintes à ce moment-là », remarque Paxton Smith devant le parterre d’invités, bien rangés, professeurs, parents et anciens camarades, stupéfaits de l’entendre prononcer ces mots d’abord d’une voix timide, puis de plus en plus forte et assurée. « Avant d'avoir le temps de décider si elles sont suffisamment stables émotionnellement, physiquement et financièrement pour mener à bien une grossesse à terme, avant d'avoir la chance de décider si elles peuvent assumer la responsabilité d'amener un autre être humain dans le monde, la décision a été prise pour eux par un étranger. Une décision qui affectera le reste de leur vie » a poursuivi la jeune fille. Mais l’intelligence de son discours fut de donner directement son propre exemple, de rappeler que l’avortement peut concerner des jeunes filles comme elles, major de leur promotion, promises au plus bel avenir, parfaitement insérées dans la société. « J'ai des rêves, des espoirs et des ambitions. (…) Je suis terrifiée à l'idée que si mes méthodes de contraception échouent, que si je suis violée, alors mes espoirs, mes efforts et mes rêves pour moi-même seront annihilés. J'espère que vous pouvez sentir à quel point c'est déchirant, à quel point c'est déshumanisant, de se voir retirer l'autonomie de son propre corps ».

Un seul discours : voter

Bien sûr, l’administration de son lycée a juré mais un peu tard qu’elle essaierait de prendre dans l’avenir des mesures pour qu’une telle prise de parole ne soit pas possible… mais a renoncé à l’idée qui avait tenté certains de retirer son diplôme à la brillante jeune femme. Cette dernière a pour sa part ensuite raconté au D Magazine qu’elle avait obtenu le soutien de la plupart des membres de sa famille pour tenir ce discours important et a confié : « Chaque fois que j'ai des opinions qui peuvent être considérées comme politiques ou controversées, je les garde pour moi parce que je n'aime pas attirer l'attention sur ce genre de choses ».

Forte de cette première expérience, elle ne perd désormais plus l’occasion de s’exprimer et celle qui voulait d’abord parler de l’influence des médias exhorte les gens à toujours voter et à ne pas se fier à la façon les médias présentent les autorités locales, dont les pouvoirs sont en réalité bien plus importants qu’ils veulent bien l’affirmer.

La boucle est bouclée.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Et la démocratie ?

    Le 27 juin 2021

    Donc la plus grande démocratie du monde permet à un Etat de décider l'interdiction d'avorter en cas de viol ou d'erreur contraceptive. La différence avec la Chine c'est qu'en Chine elle aurait perdu son diplôme et qu'au Texas il y ont songé mais n'ont pas osé. On ne sait pas si elle aurait pu avorter dans un autre Etat que le Texas.

    Dr Pierre-André Coulon

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