Data yourself

Paris, le samedi 30 janvier 2021 – Début janvier, l’exaspération est à son comble. Tout le monde mesure que la campagne de vaccination en France n’a pas commencé à débuter, mais les chiffres manquent. Alors, tout le monde se connecte au site CovidTracker. Là, un récent onglet, ouvert le jour même du lancement officiel de la campagne recense le nombre de personnes ayant reçu en France une première dose du vaccin Pfizer-BioNTech. D’abord, c’est grâce uniquement au recoupement des informations de la presse régionale, que l’ingénieur Guillaume Rozier et sa pétillante équipe de bénévoles alimentent la page. Mais le 30 décembre, Guillaume Rozier, reçoit une invitation du ministre de la Santé. Dès le lendemain, ce dernier lui expose les enjeux de la campagne et ses écueils et lui annonce que le gouvernement l’a choisi pour lui transmettre à lui, et à lui seul, les chiffres quotidiens de l’opération.

Ultimatum

Guillaume Rozier ne peut au début que s’en satisfaire. Mais très vite, il mesure que cet arrangement est très loin de l’esprit initial de son portail, devenu depuis le début de l’épidémie un point de repère pour des milliers d’internautes. Aussi, il lance un ultimatum : il met sa page en berne et indique que plus aucune donnée sur la vaccination ne sera relayée sur le site CovidTracker tant que des chiffres ne seront pas communiqués publiquement. Le message est très vite reçu par le ministère et quelques jours plus tard des informations sont enfin publiquement données quotidiennement.

Une transparence inédite

A l’exception de cette anecdote et de quelques détails, l’entreprise de Guillaume Rozier n’est pas celle d’un justicier de la transparence des data. Ce jeune ingénieur, qui venait de débuter son stage de fin d’année en mars 2020 loue l’ampleur des informations disponibles. « D'une manière générale, on a tout de même de très bonnes données, de qualité assez exhaustive, depuis le début de l'épidémie. On a tout en open data, de manière quotidienne, par département, par âge… C'est une sacrée ouverture et une marque de transparence, mais on en veut toujours plus », note-t-il interrogé par Le Point. Comment expliquer alors que son site, CovidTracker, rencontre un succès croissant avec 700 000 visiteurs uniques par mois en moyenne ?

L’antithèse des portails officiels

La simplicité et la clarté. Le site a tout ce qui manque aux portails institutionnels. D’ailleurs, certains responsables hospitaliers n’hésitent pas à dire que pour leurs réunions hebdomadaires sur l’épidémie, ils se référent bien plus facilement au site de Guillaume Rozier qu’aux tableaux imbitables des Agences régionales de Santé. A l’échelon national, quand il vous faut dérouler de multiples menus sur Géodes (le portail de Santé publique France) pour afficher la courbe souhaitée, revenir en arrière, risquer le bug ou quand le baromètre quotidien de Santé publique France ne semble jamais publié à la même place, CovidTracker est d’une limpidité merveilleuse. Surtout, les chiffres sont contextualisés. On ne vous assène pas uniquement que le taux d’occupation des lits de réanimation par des patients atteints de Covid est de 60 %, il est précisé qu’il s’agit d’une proportion « modérée et stable ». Enfin, de très nombreuses cartes et analyses  peuvent être générées : les vues d’ensemble proposent ainsi par exemple une approche linéaire, logarithmique ou encore reposant sur la croissance hebdomadaire. Ainsi, le portail et les analyses qui régulièrement l’accompagnent se veulent un outil de décryptage. « Covid Tracker n’est pas là pour commenter les mesures prises par l’exécutif, mais pour avertir quand le raisonnement du Premier ministre n’est scientifiquement pas tenable », décrit Guillaume Rozier. D’ailleurs, les commentaires présents sur le site échappent le plus souvent à la polémique et sont très majoritairement des demandes pédagogiques, même si bien sûr, certains lui reprocheront peut-être un défaut de contextualisation plus large concernant la gravité historique de l’épidémie.

La météo de l’épidémie

Le champ de la controverse est en tout cas très éloigné de ce que l’on pressent de la nature de Guillaume Rozier, qui a d’ailleurs dû la forcer un peu, pour accepter les nombreuses invitations qu’il reçoit désormais des médias. La passion première de ce jeune homme n’était pas même la santé, mais plus certainement les mathématiques et les modélisations. C’est cependant dans un domaine où les difficultés de prédiction sont presque aussi grandes qu’en épidémiologie qu’il s’est d’abord initié aux algorithmes : la météorologie. Adolescent, « je me suis mis à analyser des données pour essayer de comprendre et de prédire les événements climatiques. C'était un peu comme un match de foot, il y avait beaucoup de suspense », raconte-t-il dans les Echos. Cependant, ayant intégré l’école d’ingénieur en informatique Télécom Nancy, ce futur « data scientist » se spécialise dans le domaine biomédical. Alors que la pandémie n’en est encore qu’à ses prémices, il « s’amuse » à tracer « les courbes sur le nombre de cas en France et en Italie et je me suis rendu compte qu'elles se superposaient avec huit ou neuf jours de décalage. Ça voulait dire que la situation était aussi explosive. Pourtant, quand on écoutait les gens dans la rue ou les médias, ça n'inquiétait personne ! », explique-t-il. Il poste son schéma sur Twitter et suscite la curiosité de plusieurs internautes. Des informations complémentaires lui sont régulièrement redemandées et pour plus de praticité, le jeune homme crée la page guillaumerozier.fr pour présenter sa fameuse courbe et quelques autres. Il se dit in petto que le nom de domaine lui permettra plus tard de mettre en ligne son CV. Mais il est bientôt rattrapé tant par l’épidémie que par son succès et transforme quelques semaines plus tard son portail en CovidTracker. Le site est aujourd’hui quotidiennement alimenté, non seulement par l’ingénieur sur son temps libre mais également par quelques acolytes et suscite un intérêt toujours croissant.

Et pas de regret pour la page de présentation de son CV : Guillaume Rozier n’a pas eu besoin de postuler pour décrocher son premier poste, son succès et son ingéniosité ont été des arguments bien plus convaincants qu’un formulaire !

A.H.

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Vos réactions (1)

  • Félicitations à Guillaume Rozier

    Le 30 janvier 2021

    Je suis allée voir son site.
    Je ne l'ai pas analysé en détail faute de temps, mais il est remarquable de clarté , très facile à consulter et il est actualisé.
    Félicitations à Guillaume Rozier et collaborateurs.

    Dr Catherine Buffet

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