Dessine-moi un des/sein

Paris, le samedi 30 septembre 2017 – La reconstruction mammaire après un cancer du sein est souvent une étape douloureuse pour les femmes, mais également chargée d’un grand espoir. Beaucoup y lisent une reconquête de leur féminité et le retour possible à une vie plus normale où la sensualité regagnerait une place importante. Mais les attentes sont souvent déçues. D’abord parce qu’il s’agit d’une chirurgie lourde et qui nécessite de nombreux rendez-vous hospitaliers empêchant de mettre à distance cet univers médicalisé qui renvoie à l’image de la maladie. Ensuite, parce que le résultat n’est pas toujours parfaitement satisfaisant notamment en ce qui concerne la reconstitution du mamelon. Si de plus en plus d’infirmières et de jeunes médecins sont formés à la technique de la dermopigmentation médicale, cette dernière n’est pas parfaite. Le rendu esthétique n’est ainsi pas toujours à la hauteur des espérances. Surtout, les pigments utilisés n’étant pas permanents, l’intervention doit être renouvelée tous les deux ans, nécessitant encore un retour à l’hôpital.

Trompe l’œil

Aux Etats-Unis, la technique du tatouage 3D (qui nécessite une parfaite maîtrise du clair-obscur) est depuis plusieurs années appliquée à ces cas, offrant des résultats visuellement saisissants et permettant une prise en charge différente. Impressionné par le travail réalisé par l’artiste tatoueur Vinnie Myers, très réputé aux Etats-Unis, notamment pour sa maîtrise de la technique du tatouage en trois dimensions, un chirurgien plasticien lui a suggéré de s’intéresser aux femmes ayant subi une mastectomie. Vinnie Myers a relevé le défi et est parvenu à réaliser des trompe-l’œil de tétons très réalistes. Aujourd’hui, Vinnie Myers a appliqué sa technique à plus de 5 000 femmes et a entrepris de former d’autres tatoueurs. Mais en Europe, la technique est inexistante.

Toucher dans sa chaire

Pour Alexia Cassar, le tatouage a toujours été une passion. Elle aime en explorer les aspects culturels, artistiques, mais aussi techniques. Sa curiosité ne se limite pas aux informations les plus facilement accessibles ou aux savoirs et pratiques les plus courants. C’est ainsi qu’elle s’est intéressée aux tatouages en trois dimensions. Mais le tatouage est également devenu un refuge, une façon de reléguer la douleur qui la frappait pour retrouver la beauté, une façon d’investir son corps d’une autre façon, quand le cancer s’est invité dans son intimité. Sa petite fille de 10 mois a été touchée par une leucémie : si l’enfant a pu être sauvé, l’épreuve a laissé des traces. Alexia Cassar qui était chercheuse en biologie dans le domaine de l’oncologie depuis plus de dix ans, ayant partagé sa carrière entre les hôpitaux et l’industrie pharmaceutique a ainsi ressenti le besoin de soutenir les patients souffrant d’un cancer d’une façon différente. Elle voulait pouvoir nouer une relation plus directe avec eux, mais également une relation éloignée de la lourdeur du système hospitalier et des traitements médicamenteux. Soigner, sans ajouter (même inévitablement) des souffrances. Très naturellement, elle s’est tournée vers le tatouage comme chemin vers ces patients.

L’espace de la reconstruction

Elle a ainsi découvert le travail de Vinnie Myers et est partie aux Etats-Unis pour se former auprès de lui. De retour en France, grâce à ses anciennes relations dans le milieu médical, elle a pu présenter son projet d’offrir une reconstruction différente aux femmes atteintes d’un cancer du sein. Signe de l’évolution des mentalités et de l’importance désormais accordée à ces considérations, elle a trouvé un écho favorable. Elle a ainsi reçu le soutien d’un chirurgien de l’Institut Gustave Roussy et a travaillé dans une maison médicale (La Chapelle-en-Serval) où elle a installé ses outils de tatoueuse. Plus récemment, elle a ouvert son propre espace, qui n’est ni un véritable salon de tatouage, ni un cabinet médical : c’est un lieu où les patientes peuvent se sentir en confiance, mais qui est dissocié de l’univers hospitalier. « C’est un pari peut-être un peu fou mais il m’a semblé logique après avoir expérimenté le tatouage de reconstruction mammaire dans les endroits où il est actuellement pratiqué. À l’hôpital d’abord, où les patientes en reconstruction mammaire sont logiquement orientées. Là-bas, ce sont majoritairement des infirmières et des internes formés à la dermopigmentation médicale qui procèdent au dessin des aréoles. L’inconvénient pour les patientes, c’est justement ce retour en milieu hospitalier qui est d’ailleurs amené à se répéter tous les deux ans environ puisque le tatouage médical s’estompe petit à petit. Certaines esthéticiennes sont également formées à ces techniques mais l’institut de beauté ne se prête pas forcément à un acte aussi "psychologique". Idem pour les salons de tatouage classiques. Je l’ai moi-même expérimenté avec mes premières reconstructions : il n’y a pas vraiment d’intimité, ce n’est pas un acte dont on a l’habitude dans ces milieux où l'on considère le tattoo d’abord comme un art » s’est-elle confiée à Marie-Claire. Au-delà du tatouage, qui est souvent le point de départ d’une réelle réappropriation de leur corps par les patients, Alexia Cassar offre aux femmes la possibilité d’un véritable échange sur leur féminité, leurs angoisses vis-à-vis du cancer et leurs douleurs. « C’est plus qu’un simple tatouage. A chaque peau, chaque cicatrice, son cas de figure. Il faut prendre son temps. On aide les patientes à tourner la page, à accepter l’inacceptable » souligne-t-elle encore.

Cet accompagnement très complémentaire de la reconstruction chirurgicale est aujourd’hui unique en Europe mais Alexia Cassar espère pouvoir former d’autres artistes tatoueurs, même si aujourd’hui un cloisonnement certain existe encore entre ces différents univers.

Aurélie Haroche

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