Fragments

Paris, le samedi 11 septembre 2021 - Tout en voulant se persuader, malgré la douleur et la colère, que sa grandeur et sa dignité démocratique sont en jeu, la France s’interroge : quel sera le sens du procès des attentats du 13 novembre ? La question est plus forte encore pour les victimes : peuvent-elles espérer une quelconque lumière de ces mois à retracer en boucle l’enfer de cette nuit d’horreur ? Le professeur de psychiatrie Antoine Pelissolo remarquait cette semaine dans le Monde : « Les conditions d’un procès ne sont pas celles d’une thérapie, ce ne sera donc évidemment pas facile. En entendant les témoignages, il y aura une recontextualisation psychologique de la scène. Ça replongera dans les mauvais souvenirs. (…) D’un autre côté, le procès en lui-même théoriquement a quand même des vertus : c’est une manière d’être mieux reconnu au plan social et juridique. Il peut aussi être l’occasion de tourner une page de manière collective en disant qu’il y a des coupables qui seront condamnés et des faits qui seront établis. C’est toujours bénéfique quand même à long terme pour progresser. C’est malheureusement au prix d’une confrontation douloureuse. (…) Il est question là d’une étape difficile aux effets favorables ».

Contraste

Parmi ces effets hypothétiques, certains espèrent peut-être pouvoir s’extraire de leur vision fragmentée. Le récit des témoins des attentats est en effet marqué par la hantise de l’incomplétude, l’ignorance de ce qui se passait au-delà de leur périmètre. Le mot « parcellaire » revient ainsi à plusieurs reprises dans le récit du docteur Thomas Nicol. Urgentiste au sein du SMUR de la Pitié-Salpêtrière, de garde ce soir-là, le docteur Thomas Nicol est intervenu Comptoir Voltaire où les kamikazes ont vu s’achever leur folie meurtrière. Il a évoqué récemment pour France TV cette nuit si particulière. Son discours est un contraste entre la précision de ses souvenirs et la constatation du manque complet d’informations dont il disposait.  

Parcelle

Après une intervention de routine à Bastille et alerté d’une fusillade boulevard Voltaire, il remonte avec son équipe « jusqu'à Nation. Sans rien voir. Il ne se passe rien. On ne voit rien, mais on se doute que les informations sont très parcellaires », débute-t-il. Puis, il est envoyé Comptoir Voltaire et apprend qu’il y a potentiellement encore une bombe dans le café. Là encore, cette impression obsédante de n’être qu’un fragment : « Je sais rapidement qu'il y a trois UA (urgences absolues) dans cette cour d'immeuble. Je les fais déplacer très rapidement dans un endroit couvert, parce qu’on est en plein vent et même s'il fait chaud ce soir-là, on est dehors. Je les fais déplacer un peu plus loin, dans un endroit où on peut travailler de manière plus efficace avec mon équipe. Et on voit ce qui se passe. Avant d'accéder aux victimes, j'ai la notion qu'il y a une bombe, mais je n'en sais pas plus. Je ne sais pas s'il y a des blessures par balles. J'ai une vision très parcellaire de ce qui s'est passé. Et ça, je m'en rends compte à posteriori. Quand on arrive, les trois victimes sont conscientes et je comprends qu'elles sont polycriblées, mais je ne sais pas avec quoi. Ça, je ne le découvre que le lendemain, en regardant les radiographies des victimes ».

Solitude

Corollaire de ce monde découpé, le sentiment de solitude. « Je suis très seul. Il y a beaucoup de monde, beaucoup de secouristes, de pompiers, autour de nous, mais je suis très seul parce que je suis la seule équipe médicale, et donc le seul médecin sur les lieux. Et ça, c'est quelque chose dont on n’a pas l'habitude, surtout à Paris. A Paris, les moyens médicaux sont très importants, dès qu'il se passe quoi que ce soit, il y a très vite beaucoup de renforts médicaux. Mais là, je suis seul et je comprends très vite qu'il n'y aura pas de renforts » raconte-t-il.

Routine

Dans cette nuit disloquée, être médecin a placé Thomas Nicol dans une position ambivalente. Bien sûr, il évoque à plusieurs reprises sa sidération. Il revient sur la pensée qui l’a surtout assaillie a posteriori qu’il a peut-être croisé des terroristes. Il note que sa formation en médecine de catastrophe était loin de le préparer parfaitement à la situation. Néanmoins, il observe encore : « Il y a de la sidération, certes, mais on est très vite plongés dans notre métier parce qu'on a trois victimes. Très rapidement, je demande à ce qu'elles soient perfusées, qu'on prenne leurs constantes. Et la routine reprend le pas. On est à nouveau médecins et on est détachés des circonstances. Et voilà comment ça se termine sur le Comptoir Voltaire : on reste peut-être trente ou quarante minutes sur place, maximum. Mais très très vite, on part ».

Détachement

Inévitablement, cependant, cette nuit a interrogé son approche de la médecine. Un détachement s’est créé en lui : « Je crois que ce soir-là m'a permis de me détacher de mon travail. J'aime mon travail et je pense le faire de manière très consciencieuse et professionnelle, mais je crois que c'est là où j'ai compris que c'était... un travail. Pour beaucoup de gens, la médecine n'est pas un travail, ça fait partie de leur vie. Et je crois que ça m'a fait évoluer là-dessus ». Peut-être que cette attitude n’est pas étrangère au fait que contrairement à d’autres SMUR, il n’y a pas eu au sein de son équipe de débriefing psychologique. Une lacune qu’il a éprouvée avec colère : « On n'avait d’ailleurs pas de psychologue référent sur le service, et ce n'est toujours pas le cas. On fait des métiers où au quotidien, on est amenés à voir des choses très dures. Mais c'est toujours ce dogme qu'on nous apprend depuis qu'on est tout petit : "T'es médecin, tu encaisses et tu fais avec. Tu encaisses sans pleurer, sans geindre..." C'est au départ vu comme une faiblesse de solliciter une aide. C'est un défaut d'éducation dans nos études, avec des aînés qui nous ont inculqué ça.

J'espère qu'on y revient. Et je pense qu'on y revient : après des évènements comme ça, il y a une réflexion autour de ça et on essaie de faire plus attention à nous » conclut-il.

L.C.

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