Génie collectif

Paris, le samedi 27 mars 2021 – Pourquoi choisir ? Quand on s’intéresse à tout, pourquoi faudrait-il forcément s’orienter vers une discipline plutôt qu’une autre alors que l’éclectisme quand il s’allie à l’excellence ne peut que faire la fierté de vos proches ?

Un début de carrière fulgurant

Sûr qu’ils doivent être fiers les parents de Camille. Sa signature est partout. Tapez son nom dans Pubmed et dix articles seront listés publiés entre mars 2020 et aujourd’hui ; signe que malgré les contraintes liées à l’épidémie ses travaux ont été prolifiques. L’admiration est encore plus forte quand on ajoute à ces résultats ceux obtenus sur la base de recensement des publications françaises HAL : Camille a contribué à la rédaction de quelques 135 articles. Les sujets sont extrêmement divers allant de l’architecture à la littérature en passant par l’étymologie, tandis que Camille paraît aussi à l’aise en anglais qu’en français ou en espagnol. En outre, il semble que Camille débute sa carrière puisque ses premières publications remontent au printemps 2020.

Un pour tous…

La fierté ne peut pas être que celle de ses parents. Que n’a-t-on dit sur la recherche française en oubliant des succès tels que celui de Camille ? Bien sûr, un tel génie a été très vite repéré. La revue Science s’y est ainsi intéressée… et a révélé au grand jour la supercherie (qui n’était pas réellement dissimulée). Camille Noûs n’existe pas. Ou plutôt si, Camille Noûs c’est tout le monde. Ce sont tous ces chercheurs qui travaillent ensemble en biologie, en médecine, en architecture ou en sociologie. L’initiative a été lancée en mars 2020 par le collectif RogueESR. Cette signature collective Camille Noûs a été formée en référence non seulement au sens du pronom collectif « Nous » mais également au mot grec ancien « Noûs » qui évoque l’esprit ou l’intellect. Avec cet outil que tous les chercheurs sont invités à associer à leur nom lors de la signature d’une publication, le groupe entend « revendiquer le caractère collaboratif et ouvert de la création et de la diffusion des savoirs ». Il s’agit de rappeler « ce que nos résultats doivent à la construction collective ». Enfin, le collectif veut dénoncer « le management institutionnel de la recherche ». Avec la nomination récente à la tête du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche du mathématicien Thierry Coulon (en dépit de l’absence d’adoubement du Parlement), grand défenseur de l’évaluation par les scores bibliographiques, le collectif a trouvé une raison supplémentaire de mener son combat.

Le moins pire des systèmes ?

Ce dernier s’inscrit dans un courant bien plus large qui vise à dénoncer les effets pervers du « publish or perish ». Nous avons déjà beaucoup évoqué comment ce phénomène peut favoriser certaines mauvaises pratiques et concourt à une inflation rédactionnelle qui se fait parfois aux dépens de la qualité de la recherche. Stéphane André, professeur à l’université de Lorraine, qui a été un des premiers à ajouter Camille Noûs à son nom explique dans Libération : « Je l’ai vu comme un acte revendicatif, une bonne manière de manifester le fait que la manière dont l’édition scientifique et l’évaluation scientifique fonctionnent n’est pas en adéquation avec les valeurs académiques, explique-t-il à Libération. L’avènement des classements basés sur la liste des articles publiés pousse les chercheurs à ne plus vouloir faire avancer le savoir mais leur propre nombre de publication ». Légitime, cette critique, se doit cependant de ne pas omettre certaines limites. Comment assurer l’évolution des chercheurs et leur émancipation de leur équipe originelle si aucune évaluation personnalisée n’est possible ? Comment éviter par ailleurs que le travail de certains chercheurs ne soit pénalisé par l’inertie ou le désaccord d’un ou de leurs collègues sauf à encourager des sanctions « internes » qui échapperont peut-être difficilement à l’arbitraire ? Enfin, s’interroge Science « Les publications s’accompagnent d’une responsabilité juridique, éthique et scientifique. Dans le cas de Camille Noûs, qui est responsable ? ». Le collectif assure que cette question ne se pose pas étant donné que Camille Noûs n’est jamais seul signataire. En tout état de cause, le repérage du stratagème par la mise en évidence de la multiplication de ce nom est pour le collectif la confirmation du bien-fondé de son entreprise.

A.H.

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