Homme de la semaine : le petit biologiste dans le mauvais temps

Chicago, le samedi 2 février 2013 – Il fut un temps où le monde était simple. Enfin presque.
Les biologistes avaient divisé le monde vivant en cinq « règnes » : les animaux, les plantes, les champignons, les protistes et les bactéries. Seules ces dernières comptaient parmi les « procaryotes ». Mais voilà qu’en 1977, un chercheur de l’université Stanley O. Ikenberry (Illinois) propose une petite révolution : l’ajout d’un sixième règne, celui des Archaées ou archéobactéries. Grâce à l’analyse phylogénétique de la séquence de l’ARN ribosomial 16S, technique dont Carl Woese fut à l’origine avec son équipe et qui depuis est devenue une des méthodes les plus utilisées pour caractériser une espèce bactérienne ou une communauté de microorganismes notamment en médecine, ce biologiste américain a significativement modifié notre conception du vivant.  Mais que sont ces « archées » : « Des microbes restés cachés devant nos yeux depuis des siècles, confondus avec les bactéries. Nous savons depuis que le monde vivant se divise en trois grandes lignées évolutives: archées, bactéries et eucaryotes, chacune d’elles associée à de multiples lignées virales » explique le professeur de biologie Patrick Forterre (Université Paris-Sud, chef d’unité à l’Institut Pasteur) sur le blog de Libération, Sciences au carré. Outre cette découverte fondamentale pour les spécialistes de l’évolution, Carl Woese a également été l’un des premiers en 1967 à soupçonner l’antériorité de l’ARN sur l’ADN, théorie qui fut plus tard développée par Walter Gilbert sous l’appellation « RNA World ».

Un vrai faux Prix Nobel

Pour l’ensemble de ces travaux, la revue Nature estimait il y a plusieurs années que le biologiste américain né le 15 juillet 1928 à Syracuse (état de New York) et qui est mort il y a quelques semaines à Urbana (Illinois) devrait recevoir le Prix Nobel pour sa contribution à la « microbiologie, la médecine et la biologie ». L’Académie royale de Suède ne l’entendit pas exactement de cette oreille. S’il ne reçut pas la célèbre distinction, les travaux de Carl Woese furent salués en 2003 par le Prix Crafoord, également remis par les sages scandinaves et destiné à distinguer les disciplines non honorées par le Prix Nobel. « Comme le prix Nobel, le lauréat du prix Crafoord est choisi par l’Académie Suédoise des sciences, même montant, même médaille, même diner de gala » résume le professeur Patrick Forterre. « Une seule différence, aucun journaliste ! » nuance-t-il.

Des chevaux et des hommes

Des journalistes, il n’y en eut guère non plus pour évoquer la disparition de ce grand chercheur. Rares Outre-Atlantique, les nécrologies ont été inexistantes en France où à la même période mourrait il est vrai une autre figure incontournable du règne vivant : Ourasi, un légendaire cheval de courses. C’est Patrick Forterre qui s’attèle à cette comparaison inattendue sur Sciences au carré : « J’ai appris qu’Ourasi était mort au journal de vingt heures, dix minutes en prime time, en tout cas cela m’a paru long. Il parait que tout le monde connaissait Ourasi, un cheval mythique qui a gagné quatre fois le prix d’Amérique. Désolé, je ne le connaissais pas (…). Presque le même jour, le monde a perdu l’un de ses plus grands savants, l'Américain Carl Woese. Certains disent le plus grand biologiste du XXème siècle. Je ne n’attendais pas sa nécrologie en prime time, mais au moins à lire un article dans la presse quotidienne. Mais non, rien. La disparition de ce géant de la science est restée inaperçue dans notre pays. (…) Ce rapprochement avec le traitement médiatique réservé à Ourasi n'offre pas de surprise, et c'est cela qui indigne » conclue-t-il.

O tempora, o mores

Le traitement aurait-il été différent si Carl Woese avait reçu le « vrai » Prix Nobel ? Patrick Forterre, désabusé n’en est pas si sûr. « Et encore, aujourd’hui, même les prix Nobel ne font plus vraiment recette. Je me rappelle de ma jeunesse, lorsque Jacob et Monod étaient devenus des héros populaires. Nous avons appris que Serge Haroche s’était assis sur un banc lorsqu’il a reçu le coup de fil du Nobel, et puis,… plus rien ou presque sur nos grands écrans » observe-t-il. Bref, les grands chercheurs de notre temps ne semblent pas même avoir droit à une vie de cheval.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article