L'homme de la semaine : mon royaume sous un parking

Londres, le samedi 9 février 2013 – Les historiens et leurs plumes presque parfaitement objectives ne sont pas les seuls à écrire le passé. Notre conception des temps jadis est souvent bien plus certainement façonnée par les contes, les légendes et les poètes. Et, si le poète en question a le talent d’un certain William Shakespeare et si son chant paraît conforté par quelques éléments « objectifs », l’histoire a tôt fait d’être écrite. Ainsi, fut la légende de Richard III, dernier roi d’Angleterre de la lignée des Plantagenet, mort en 1485 à la bataille de Bosworth, qui mit fin à la guerre des Deux Roses. Campé par Shakespeare sous les traits d’un tyran sanguinaire, difforme et dénué de toute humanité, Richard III vit peu à peu son portrait officiel ressembler étrangement au personnage dramatique. L’écrivain ne pouvait pas avoir si profondément travesti la réalité et l’absence de sépulture laissait bien deviner que la vie du roi n’avait guère été marquée par la bonté pour qu’on laissât ainsi après la mort son corps à l’abandon.

Une chapelle souterraine

Certains pourtant se méfiaient de cette image shakespearienne. Depuis 1924, outre-manche, la société Richard III œuvre pour réhabiliter la mémoire du méchant souverain. Si pendant plusieurs années, elle ne put s’appuyer pour étayer sa thèse que sur quelques parchemins, bientôt la science et l’archéologie lui ont offert un soutien inespéré. Des chercheurs se sont en effet mis en tête de retrouver la dépouille de Richard III. Depuis longtemps déjà, certains historiens ont émis l’hypothèse que le dernier des Plantagenet avait été enterré dans une chapelle de Leicester, démolie au XVIème siècle. Recherches géographiques et historiques ont fini par permettre de déterminer que les restes de ladite chapelle devaient se trouver sous un parking, dont le maire de la ville autorisa la destruction. Un sacrifice utile puisqu’un squelette fut bientôt découvert.

 

Squelette de Richard III
où l’on peut bien discerner la scoliose du roi,
ainsi que la marque d’un coup sur le haut de son crâne (Photo de l’Université de Leicester) .

 

Une scoliose évoquée par les témoignages de l’époque

Des premières analyses ostéologiques réalisées par l’université de Leicester se sont d’abord révélées prometteuses. Le squelette déterré semblait correspondre aux descriptions de l’époque : le corps paraissait être celui d’un homme jeune (Richard III est mort à 32 ans), de faible constitution et souffrant d’une scoliose sévère. Par ailleurs, les marques d’une mort violente ont pu être mises en évidence. L’homme aurait été tué par le coup d’une hallebarde à l’arrière du crâne, tandis qu’un autre coup lui a sans doute été assené par une arme pointue au sommet du crâne. Au moins cinq autres blessures ont également été décelées. « L’analyse suggère que le corps a subi des blessures visant à humilier la dépouille, tout en laissant son visage intact afin qu’il demeure reconnaissable » ajoute cité par Sciences et Avenir le docteur Jo Appleby, de l’école d’Archéologie et d’histoire Ancienne de Leicester, ayant participé à l’étude. « Nous savons que Richard III est mort à l’âge de 32 ans, et les textes racontent que son corps a été maltraité après la bataille. De plus, la description physique qui nous est parvenue par les documents et les textes correspond à celle de ce squelette » précise-t-il. Par contre, les chercheurs n’ont retrouvé nulle trace de la bosse et du bras atrophié dont le monarque fut sans doute méchamment affublé par la légende.

ADN mitochondrial

Si ces premières constatations étaient engageantes, elle ne suffisait pas à affirmer que le squelette fut celui du roi. D’autres investigations ont cependant encore un peu plus suscité l’enthousiasme des chercheurs : une datation au carbone 14 a confirmé que le squelette remontait bien à l’époque de la mort du souverain. Restait cependant à apporter la preuve ultime : grâce à l’ADN. Le défi était ardu. Il fallait tout d’abord réussir à prélever un fragment d’ADN sur ce vieux squelette puis trouver un descendant de la famille des Plantagenet afin de pouvoir réaliser une comparaison. Pour réussir la première étape les chercheurs ont choisi de se concentrer sur l’ADN mitochondrial : il est en effet plus facile de retrouver des portions d’ADN lisibles dans les mitochondries que dans le noyau des cellules. En outre, on le sait, un lien de filiation est établi avec beaucoup plus de fiabilité lorsqu’on utilise le filtre de l’ADN mitochondrial transmis exclusivement de la mère à l’enfant, sans « brassage génétique ».

L’ADN a parlé

Mais comment retrouver ce descendant de Richard III ? Ce fut le travail du professeur Kevin Schürer de l’Université de Leicester qui parvint à identifier au Canada deux descendants d'Anne de York, la sœur de Richard III. Les analyses comparatives allaient pouvoir être menées. « Nous avons découvert avec une grande joie qu’il y avait une correspondance entre l’ADN maternel des descendants de la famille de Richard III et celui du squelette récemment exhumé » a expliqué le Docteur Turi King, généticienne à l’université de Leicester, avant de conclure : « L’analyse archéologique et ostéologique, combinée avec l’étude généalogique et les tests ADN constituent un dossier solide et convainquant sur le fait qu’il s’agit bien des restes de Richard III ».

Interdit de Westminster

Ces résultats présentés cette semaine à Londres ont immédiatement séduit les amis de Richard III d’autant plus qu’à partir d’un scanner en 3D du crâne retrouvé et désormais authentifié l’Université de Dundee (Ecosse) a réalisé une reconstruction faciale du roi (voire la photo en vignette ci dessus). Le résultat obtenu est quelque peu différent des portraits très durs habituellement présentés du monarque, qui le figuraient notamment souvent bien plus vieux qu’il n’était en réalité. « Pour tous ceux qui avaient en tête les multiples portraits qui le représentent avec un corps et des traits déformés, ce visage calme et pensif va être un choc », assure la Société Richard III. Il est cependant peu probable qu’il soit un « choc » suffisant auprès de la famille royale d'Angleterre pour que celle-ci décide d’enterrer les restes du roi dans la chapelle de Westminster près de son ennemi juré Henri VII et de toute la famille Tudor. Il est bien plus vraisemblable que la dernière demeure du souverain maudit soit la cathédrale de Leicester, non loin du parking où il reposait déjà.

Une distance que l'on peut facilement parcourir sans cheval.

Aurélie Haroche

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