L'homme de la semaine : Mourir sans conscience n’est pas pour l’homme de science

Bruxelles, le samedi 11 mai 2013 – Certaines disparitions marquent plus que l’existence qu’elles achèvent. Inattendues, spectaculaires, déroutantes, ces morts sont bientôt parfois plus commentées encore que l’œuvre d’une vie. L’homme dont on fait ainsi l’éloge funèbre devient alors une mort célèbre plus encore qu’un mort célèbre. A ce premier phénomène se conjugue une seconde tendance : la fascination qu’exercent sur nous certaines personnalités est telle que nous en venons à traquer les marques de leur différence jusque dans leur dernier souffle. C’est ainsi que beaucoup s’escriment à chercher le mystère, le poison, l’improbable, derrière le trépas de tel ou tel.

Mise en scène

La mort de Christian de Duve, à l’âge de 95 ans, ce samedi 5 mai, pourrait être une illustration de ces deux mouvements. Depuis une semaine, en effet, le choix de Christian de Duve est en effet abondamment commenté en Belgique. Le Prix Nobel de médecine 1974 a en effet minutieusement mis en scène sa disparition. Accordant un entretien devant être diffusé de façon posthume par le Soir, il y annonçait quasiment l’heure de sa mort et la façon dont elle se déroulerait : par euthanasie, entouré de ses quatre enfants.  Dans un des rares pays au monde à avoir autorisé l’euthanasie, Christian de Duve a en effet choisi de quitter ainsi le monde et de défier sa plus grande hantise de la mort. « En tant que fin la mort ne m’effraie pas. Mais ce qui m’effraie, c’est la manière » assurait-il en effet au Soir. On ne sait cependant si le grand scientifique répondait stricto sensu aux critères établis par la loi Belge et notamment s’il était dans « une situation médicale sans issue et un état de souffrance physique et psychique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui résulte d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable». En tout état de cause, l’application à une de leur plus grande personnalité d’une des législations qui fait leur spécificité a été abondamment commentée en Belgique.

Temps libre

Mais Christian de Duve ne fait pas seulement partie de ces héros qui marquent en raison de leur mort. Sa vie, bien plus encore a été marquée par l’exceptionnel. Né à Anvers en octobre 1917 dans une famille de notable (et non dans une « famille modeste » comme il aurait aimé avec humour le faire croire dans une autobiographie commencé à l’âge de dix ans !), Christian De Duve se serait intéressé à la recherche scientifique dès ses plus jeunes années « parce qu’il avait du temps libre et que le laboratoire de physiologie se trouvait en face de son "kot" (chambre d'étudiant) » raconte avec simplicité l’université catholique de Louvain qui lui rend hommage ! Le temps libre du jeune étudiant en médecine sera fort bien mis à contribution : aux côtés d’Albert Claude, il perfectionne les techniques de séparation des constituants cellulaires par centrifugation mises au point par ce dernier. Au sein de l’université catholique de Louvain et de la Rockefeller University de New York, il fait en outre des découvertes fondamentales en décrivant pour la première fois le lysosome en 1955 et le peroxysome dix ans plus tard. L’ensemble de ces travaux lui vaudront d’être récompensés par le Prix Nobel de médecine en 1974 qu’il partagera avec Albert Claude et George-Emil Palade.

Ne croissez pas !

Parallèlement à une carrière scientifique qualifiée aujourd’hui d’exemplaire par l’ensemble du monde de la recherche belge, Christian de Duve s’est imposé ces dernières années comme une personnalité n’hésitant pas à donner à plusieurs reprises un point de vue tranché. C’est ainsi qu’en 2007, il participa avec d’autres chercheurs belges de renom à la fronde contre un projet gouvernemental qui risquait de mettre à mal la cohérence de la politique nationale de recherche. Certaines de ses positions, défendues de manière plus solitaire, ont par ailleurs pu soulever plus certainement la controverse. Dans un livre publié en 2009 qu’il présentait comme « son mot de la fin », il défendait ainsi la nécessité de limiter drastiquement l’augmentation de la population. « Tous les maux découlent du fait que nous sommes trop nombreux sur la terre » assurait-il proposant par exemple de suspendre les allocations familiales à partir du deuxième enfant et de taxer les familles comptant plus de trois petits !

Un hiver 1974

En Belgique, plutôt que ces déclarations controversées, on préfère aujourd’hui se souvenir de l’homme à l’humour pince sans rire dont l’autobiographie « Sept vies en une » avait été lu comme un véritable roman. Il y rappelait qu’il avait un jour lancé à sa femme : « Tu auras un manteau de fourrure, quand j’aurais le Prix Nobel ». L’histoire ne dit pas ce que portait Madame De Duve durant l’hiver 1974.

Aurélie Haroche

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