L'homme de la semaine : un chirurgien qui n’a pas les foies

Rome, le samedi 15 juin 2013 – Romulus et Remus scrutaient le vol des oiseaux pour déterminer lequel d’entre eux pourraient se vanter d'avoir fondé la ville éternelle. Aujourd’hui, les hommes politiques disposent d’auspices tout aussi imprécis, mais qu’ils examinent avec autant d’avidité : les sondages. Ces derniers ne s’étaient pas trompés, donnant depuis plusieurs semaines gagnant à l'élection municipale de la capitale italienne, le professeur Ignazio Marino, candidat du Parti démocrate. Ce dernier a en effet sévèrement battu avec 64 % des suffrages le sortant Gianni Alemanno (parti du Peuple de la liberté).

Le petit chat contre le singe sacrifié

Après cinq ans de mandature au cours desquels les critiques ont suivi les polémiques, Gianni Alemanno avait pourtant toujours refusé de s’avouer vaincu, exploitant la moindre faille de son adversaire. C’est ainsi qu’on l’a vu poser enlaçant un petit chaton, image de campagne moquée à profusion, qui se voulait peut-être une réponse aux déclarations de son adversaire Ignazio Marino qui avaient grandement ému une partie de l’électorat, notamment les amoureux des animaux. Le praticien, qui fut un des pionniers de la greffe de foie, n’avait en effet pas hésité à raconter que lorsqu’il officiait aux Etats-Unis au début des années 90, ses expériences sur la transplantation hépatique l’avaient conduit à tuer (au moins) un singe ! Ignazio Marino ne s’en repentait d’ailleurs pas soulignant que « les tests sur les animaux sont indispensables car ils permettent de sauver des vies humaines ».

Entrée en politique avec l’affaire Eluana Englaro

Si la vague d’indignation qui avait accompagné ces confidences aurait pu laisser présager une désaffection des électeurs pour Ignazio Marino, il en aurait fallu en réalité plus pour lui faire perdre cette bataille électorale. Le praticien italien n’est pourtant pas un vieux routard de la politique : ce n’est qu’en 2006 qu’il s’y engage, conseillé par son ami communiste Massimo D’Alema. Elu au Sénat, il devient vite le Président du Comité permanent des questions de santé de la Haute assemblée. C’est à ce titre qu’il se fait bientôt connaître du grand public, grâce à ses prises de position dans l’affaire Eluana Englaro, qui avait ému profondément l’opinion italienne. Les discussions autour de la fin de vie de cette jeune fille, au chevet de laquelle se battaient médecins, élus, prélats et proches quant au maintien ou non de son alimentation, avaient donné à Ignazio Marino l’occasion de se prononcer en faveur de la possibilité de rédiger des « testaments biologiques » afin que chacun puisse donner des précisions sur ses volontés en la matière. « C’est précisément le difficile exercice d’équilibriste auquel le médecin doit faire face : agir entre savoir et conscience, sans jamais négliger les convictions et la vision du monde de celui qu’il a devant lui, et qui divergent parfois des siennes. Dans la plupart des cas se crée heureusement une communion d’intentions entre les médecins et les patients ou leur proches, un accord sur ce qui est le mieux pour le malade. Si les choses n’étaient pas ainsi, si aucun sentiment de respect sincère et aucun accord mutuel ne se manifestaient… il n’y aurait alors plus de médecine. Il ne resterait que la technique » écrivait-il à l’époque sur ce sujet dans la Republica.

Gaiement, il défie l’Eglise !

Cette prise de position défendue par ce croyant formé à l’université catholique du Sacré Cœur et qui a été l’auteur d’un ouvrage intitulé « Croire et connaître » en collaboration avec le cardinal Carlo Maria Martini ne laissa pas de surprendre le Vatican qui dénonça « l’euthanasie par omission » que paraissait défendre Marino. La question de la fin de vie n’est cependant pas le seul sujet sur lequel le nouveau maire de Rome défie les positions de l’Eglise. Il s’est en effet également prononcé en faveur du mariage homosexuel.

Greffe de foie pour un séropositif

Il faut dire qu’Ignazio Marino est un habitué des passes d’armes avec les autorités supérieures, qu’elles soient spirituelles ou hiérarchiques. En 2001, il fut vertement tancé par le ministre de la Santé de l’époque Girolamo Sirchia pour avoir réalisé en Italie la première greffe de foie chez un patient séropositif (à partir d’un des lobes hépatiques de son père). Girolamo Sirchia avait estimé que de telles interventions risquaient de se solder par des « résultats catastrophiques », tandis que le Centre national de transplantation recommanda sévèrement à Ignazio Marino de ne pas se risquer à de nouvelles opérations de ce type. Pourtant, quelques années plus tard, la position des autorités sanitaires italiennes s’amenda et la pertinence de ce type de greffe fut reconnue, rendant toute sa légitimité à l’audace d’Ignazio Marino. Cette audace, il l’avait sans doute apprise au côté du professeur Thomas Starzl avec lequel il travailla pendant quinze ans au sein du Centre national de transplantation hépatique des Veterans à Pittsburgh. C’est notamment sous sa houlette qu’il participa aux greffes de foie de babouin chez des humains en 1992 et 1993. Celui que l’on surnomme parfois « l’homme qui a étudié aux Etats-Unis » a d’ailleurs mis à profit son expérience américaine pour son pays en participant par exemple à la création du premier centre de transplantation hépatique en Sicile en 1997.

Fumeuses « corruptions »

L’homme de 58 ans, visage toujours souriant, marié et père d’une fille, a cependant vu sa réputation entachée par quelques révélations fâcheuses. On a ainsi beaucoup critiqué le fait qu’il ait été remercié du centre médical de l’Université de Pittsburgh en raison de notes de frais trafiquées. D’autres se souviennent encore comment en 2008 après avoir qualifié la persistance de paquets de dix cigarettes en Italie (alors qu’ils avaient partout disparu en Europe) de pratiques tiers-mondistes, il fit disparaître d’un rapport dédié au tabac qu’il avait rédigé toute mention de cette question… sans doute parce que sa fondation reçut une belle contribution de British American Tobacco.

Transportés d’espoir en vue de l’amélioration des soins !

Espérons qu’Ignazio Marino, qui a été élu sur un slogan proclamant que « Rome c’est la vie » saura faire oublier ces zones d’ombre. Outre « des rues propres, des autobus en plus grand nombre – et ponctuels ! – un métro aux horaires prolongés la nuit, de nouvelles lignes de tramway, plus de couloirs pour les cyclistes, un développement efficace des systèmes de car » qu’il a abondamment promis pendant sa campagne, il ne serait pas inutile qu’il mette son expérience de médecin à profit pour améliorer l’offre de soins de la Ville éternelle. Ces dernières années plusieurs reportages, ayant fait du bruit au delà des frontières, ont en effet présenté l’état de délabrement de certains des hôpitaux de la cité. Ignazio Marino a cinq ans pour les soigner.

Aurélie Haroche

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