L'homme qui voulait être Popeye

Moutain View, le samedi 2 décembre 2017 – Ce sont des anecdotes, qui au-delà du sourire qu’elles suscitent, retiennent souvent l’attention car elles offrent une dimension différente à la science, en révélant le caractère passionné de ceux qui la servent. Ainsi, sont ces histoires mettant en scène des chercheurs ou médecins qui décident, pour faire avancer leurs travaux, d’expérimenter sur eux-mêmes leurs hypothèses et intuitions.

On se souvient par exemple du chirurgien Evan O’Neil Kane qui pour démontrer que l’anesthésie locale pouvait suffire pour l’ablation de l’appendice choisit, à l’aide d’un miroir, de se l’ôter lui-même. Quelques années plus tard, Werner Forssmann apporta la preuve qu’insérer un cathéter jusqu’au cœur n’était pas nécessairement mortel ! Si les responsables de son laboratoire ne goutèrent guère cet acte de bravoure et lui signifièrent son renvoi, l’Académie Nobel pour sa part salua sa formidable intuition et sa témérité. Un autre prix Nobel se révéla maître de l’auto-expérimentation : Barry Marshall, récompensé en 2005, a pu confirmer son hypothèse selon laquelle les ulcères gastro-duodénaux étaient liés à Helicobacter pylori en ingérant une solution concoctée à partir de prélèvements réalisés chez un patient !

Désacraliser la science

Difficile de savoir si Josiah Zayner s’inscrit dans la lignée de ces chercheurs intrépides. Il partage en tout cas avec eux l’idée que la rigidité des réglementations peut nuire au dynamisme de la recherche et il cultive lui aussi un décalage avec les institutions. Son combat ne se concentre cependant pas uniquement autour de la volonté de démontrer la véracité d’une hypothèse scientifique, mais également de désacraliser la science, de la mettre à la portée de tous, afin de la faire davantage progresser.

De l’édition du génome à Mars

Josiah est un américain de 36 ans qui a grandi dans une famille bousculée par les divorces et la violence. Mais sa mère a su tenir le cap pour accompagner ses quatre enfants sur le chemin de la réussite : tous ont pu s’inscrire à l’université, avant qu’elle ne se décide elle-même à reprendre ses études. Ainsi, Josiah a-t-il pu découvrir la biophysique à l’université de Chicago. S’il a étudié au sein du laboratoire de Luciano Marraffini, dont l’équipe s’est beaucoup intéressée à la nouvelle technique d’édition du génome, Crispr Cas9, il a préféré rejoindre la NASA une fois son doctorat en poche. Après avoir travaillé pendant deux ans avec les équipes préparant un futur voyage sur Mars, il crée sa propre startup avec son frère, Micah Zayner.

De la recherche sur les antibiotiques à la bière fluorescente !

The Odin se présente comme une entreprise convaincue que « l’avenir sera dominé par l’ingénierie génétique ». Aussi, souhaite-t-elle mettre à la disposition du plus grand nombre des outils et des kits s’inspirant du génie génétique pour que tous puissent utiliser ces nouvelles technologies. Signe que la volonté était d’abord de créer un élan participatif afin de constituer une "communauté" au service de découvertes scientifiques, l’un des premiers projets de The Odin a été de commercialiser des kits permettant de rechercher les propriétés antibiotiques des éléments composant notre environnement (plantes, insectes…).

Aujourd’hui, les produits proposés par l’équipe Zayner sont plus ludiques : il s’agit par exemple de kits permettant la modification de l’ADN d’une bactérie, afin de la faire changer de couleur ! Grâce à ce procédé, Josiah Zayner a démontré comment tout un chacun pouvait mettre au point une levure fluorescente, point de départ à une bière elle-même fluorescente !

La "reconnaissance" de la FDA

Mais désormais, les afficionados de Josiah Zayner pourraient être incités à d’autres prouesses. En effet, après avoir ingurgité des capsules contenant des bactéries fécales d’un ami afin de soigner ses troubles intestinaux (ce qui aurait fonctionné), le jeune homme au look farfelu a décidé d’expérimenter sur lui-même la méthode Crispr Cas9. Ainsi, il a utilisé cette méthode associée à la tyrosinase dans le but de "doper" sa mélanine et d’avoir l’air plus bronzé. Le résultat n’a pas été au rendez-vous. Cela ne l’a pas empêché de réitérer l’expérience en octobre dans le but de doper sa myostatine. Mais pour l’heure, ses biceps n’ont guère évolué (confirmant s’il le fallait que Crispr Cas-9 n’est pas l’outil miracle à portée de tous que l’on a parfois décrit) ! Cela n’est guère de nature à inquiéter le jeune "biohacker" dont l’objectif est surtout une démocratisation de la science. Même la décision récente de la FDA de déclarer hors la loi les « kit d’auto-administration de thérapies géniques » le fait sourire. « Nous venions de commencer à commercialiser nos produits pour les humains. Il ne s’agit pas vraiment d’un kit, juste de portion d’ADN, mais nous sommes les seuls à vendre ce type de truc. Donc ils ont changé leur réglementation pour nous » !

Les pro et les anti Zayner

Si certains voient dans les expérimentations de Josiah un danger (notamment parce que des observateurs crédules pourraient imaginer régler un grand nombre de leurs troubles grâce à cette technique), d’autres s’en amusent, voire s’en félicitent. Ainsi, George Church, professeur à Harvard qui a volontairement choisi de s’associer à l’entreprise The Odin constate cité dans Le Monde : « Quand il a créé son kit Crispr, j’ai trouvé formidable cette façon de mettre cet outil d’édition du génome à la portée de tous. Je lui ai écrit pour lui dire que si je pouvais l’aider, qu’il n’hésite pas ». D’autres cependant comme le biochimiste de l’université de Berkeley Sam Sternberg invitent à un plus grand sérieux. Mais Josiah Zayner continue à défendre son modèle libertarien. « Pour la première fois de l’Histoire, les humains ne sont plus esclaves de leur patrimoine génétique. Doit-on limiter cette liberté aux laboratoires universitaires et aux grandes compagnies privées ? Je suis convaincu que non » assure-t-il.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Faut t-il interdire la panoplie du petit chimiste ?

    Le 02 décembre 2017

    Après tout, qui s'indigne aujourd'hui de la vente libre de panoplies du petit physisicien ou petit chimiste, de microscopes ou de télescopes?

    Au nom de "l'éthique" (ou de son équivalent), les mêmes vendeurs ou détenteurs eussent été condamnés au bûcher il y a quelques siècles

    Certaines techniques issues de CRISPR peuvent pratiquement être réalisées dans votre cuisine; "the nature does the job".

    [D'ailleurs, je ne suis guère étonné que G. Church, grand chercheur et défenseur de la liberté de recherche, rencontré à Toronto en 2016, encourage, avec son humour habituel, ce type d'entreprise.]

    Prométhée et Faust peuvent aussi être des rigolards...et des businessmen !

    Dr Yves Darlas

  • Laissez les faire

    Le 03 décembre 2017

    Au nom de la science et de la liberté, laissez les faire !

    Dr F.Chassaing

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