La brute et les hippies

Los Angeles, le 19 février 2022 – Pour avoir tendu le micro à des militants antivaccins, la star du podcast Joe Rogan a relancé le débat sur la liberté d’expression dans le domaine médical aux Etats-Unis.

A priori, il n’y a pas grand rapport entre Joe Rogan et le monde de la médecine. Les principaux centres d’intérêt de cette armoire à glace de 54 ans, ancien champion de taekwondo et de jiu-jitsu brésilien devenu célèbre en commentant des combats d’Ultimate Fighting Championship, sont la chasse, les tatouages et les drogues psychédéliques. Depuis 2015, il anime « The Joe Rogan Experience », un podcast rapidement devenu la plus écoutée des émissions hébergées par le géant suédois du streaming Spotify. Avec 11 millions d’auditeurs quotidiens et 190 millions de téléchargement mensuels de son podcast, le trublion est devenu un acteur incontournable de la vie publique américaine.

Un libertarien antivaccin

Joe Rogan est ce qu’on appelle aux Etats-Unis un libertarien, autant prompt à critiquer le conservatisme moral de la droite que le politiquement correct de la gauche. Dans son émission, il invite des personnalités aux opinions et aux profils variés, du candidat démocrate Bernie Sanders au milliardaire Elon Musk en passant par des chanteurs, des astrophysiciens ou des journalistes. Celui qui se qualifie avant tout comme un humoriste est toujours prêt à prendre le contrepied de l’opinion dominante. Et ces deux dernières années, cela passe malheureusement bien souvent par la promotion de théorie pseudo-scientifique sur la Covid-19. La première sortie controversée de Joe Rogan sur l’épidémie de Covid-19 a eu lieu le 13 octobre dernier lorsque, lui-même contaminé par le virus, il a annoncé s’être traité avec de l’ivermectine, un antiparasitaire dont l’utilité contre la Covid-19 est démentie par la majorité des études mais qui est pourtant défendu par de nombreuses personnalités « antisystème », à l’instar de l’hydroxychloroquine. Il a également expliqué que, selon lui, les jeunes n’ont aucun intérêt à se faire vacciner et a prétendu à tort que le risque de développer une myocardite était plus élevé en cas de vaccination qu’en cas de contamination.

Joe Rogan contre les hippies

Mais l’évènement qui a réellement mis le feu aux poudres a eu lieu le 31 décembre, lorsque Joe Rogan a donné carte blanche dans son émission à Robert Malone, expert américain de l’ARN mis au ban de la communauté scientifique pour ses positions complotistes. Pendant 3 heures, le chercheur a pu librement dérouler son discours antivaccin auprès de millions d’auditeurs, expliquant notamment que les vaccins pouvaient perturber le système reproducteur et immunitaire des enfants. Trois semaines après l’émission, Neil Young, star de la folk des années 1960-1970, sommait Spotify de supprimer le podcast de Joe Rogan de sa plate-forme, sous peine de retirer son catalogue de chansons. « Spotify peut avoir Rogan ou Young, pas les deux » expliquait le chanteur canadien, qui s’était notamment engagé dans la lutte contre la ségrégation raciale dans sa jeunesse. Mais entre la poule aux œufs d’or Rogan et une star sur le déclin comme Young, Spotify n’a pas eu de mal à faire son choix et a refusé de censurer le podcast. Le 27 janvier, Neil Young a donc mis sa menace à exécution et a retiré ses chansons de la plateforme, bientôt suivi par une autre star de la génération hippie, la chanteur Joni Mitchell. Depuis, Daniel Ek, PDG milliardaire de Spotify, a promis que sa plate-forme allait prendre des mesures « effectives dans les prochains jours » pour lutter contre la désinformation, notamment en renvoyant ses auditeurs vers des informations vérifiés scientifiquement. Joe Rogan, qui a le mérite de ne pas trop se prendre au sérieux, a reconnu lui-même qu’il n’était pas une « source fiable d’informations médicales ». L’affaire Rogan a en tout cas relancé les interrogations sur la compatibilité entre la liberté d’expression et la défense de la véracité scientifique, surtout quand des sommes importantes sont en jeu et sur le difficile équilibre à trouver entre refus de la censure et lutte contre la désinformation.

Nicolas Barbet

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