La fée imparfaite

Paris, le samedi 16 février 2019 – On peut gloser à l’infini sur la relation "médecin/malade". Mais les développements sont beaucoup moins prolixes en ce qui concerne la relation "chirurgien/patient". Les clichés sur le sujet sont nombreux : concentré, passant la majorité de son temps avec des patients endormis (ou tranquillisés), le chirurgien ne brillerait pas par ses qualités relationnelles, raille-t-on parfois. L’archétype caricatural est évidemment très largement démenti. Dans certaines spécialités en particulier, le lien entre le chirurgien et son malade est étroit et fondamental. Notamment quand il s’agit de reconstruction nécessitant une multiplication d’interventions et une longue rééducation.

Sans but en or

« Quand on a commencé dans notre service à opérer des patients cancéreux, un des chirurgiens nous disait : "Vous avez le sentiment d’avoir sauvé une vie. Souvenez-vous qu’en fait vous ne l’avez que prolongée"» raconte Chloé Bertolus dans un récent portrait que lui consacre le quotidien Libération. « Finalement, on ne sauve rien du tout » ajoute encore celle qui est récemment devenue chef du service de chirurgie maxillo-faciale de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. La qualité de cette prolongation est pourtant essentielle quand tout a basculé. Quand cette prolongation est un temps absolument nouveau et totalement désarticulé de la première période de la vie. Comme l’exprime parfaitement le journaliste Philippe Lançon, dans Le Lambeau, où victime de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo, il raconte cet après. Ce lendemain totalement détaché de tous les hiers.

Sans masque

Certains des personnages de sa vie avant le 7 janvier 2015, même s’ils continuent de les voir et de les aimer, sont comme devenus des souvenirs. Ce filtre est une des conséquences tranchantes de la rupture définitive de l’attentat. Et de l’autre côté du Lambeau, il y a de nouveaux personnages. Et parmi eux, la fée imparfaite, Chloé Bertolus. Dans le récit de Philippe Lançon, le chirurgien (elle n’aime pas chirurgienne précise l’écrivain qui utilise cependant ce mot) apparaît sous son vrai prénom (ce qui surprend parfois ceux qui pensent qu’il s’agit d’un pseudonyme) mais sans son nom auquel Philippe Lançon greffe toujours un « h ». Chloé Bertolus.

Sans clichés

L’écrivain la décrit : « blonde, souriante, les yeux clairs, toujours droite, plutôt pâle avec des rougeurs, paraissant plus grande qu’elle ne l’était, se tenant droite malgré le mal de dos, avec des rondeurs dans le visage qui auraient pu en faire une héroïne de bande dessinée, mais que son caractère pointu faisait vite oublier ». Surtout, Philippe Lançon insiste sur leur relation complexe. Comme tout au long de son livre, il n’y a pas de place pour les idées préfabriquées. Pas de "elle m’a sauvé la vie", ou de "sans elle je n’aurais jamais tenu". Mais une trame bien plus vivante et vibrante. Philippe Lançon parvient ainsi à saisir avec justesse les inégalités de la relation chirurgien/malade, ce rapport qui à la différence de la très grande majorité des liens humains, commence par le corps avant les mots, ce rapport qui souvent (notamment dans son cas) commence dans l’inconscience du patient.

Sans faux espoir

Ce déséquilibre qui se retrouve dans le partage apparent par le chirurgien et le malade du même objectif, Philippe Lançon le définit également quand il signale comment il aborde chaque consultation avec une foi intacte : « Quand j’entrais dans son bureau, j’étais Pangloss. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, tout finirait par s’arranger ». Mais quelques heures plus tard, « Quand j’en ressortais, une fois sur deux, j’avais relu Candide : le réalisme de Chloé crevait mes illusions. Comme un jour je m’en plaignais, elle m’a dit : "Je comprends votre impatience. Mais si je vous annonce des choses qui n’ont pas lieu, c’est ça que vous ne me pardonnerez jamais" ».

Sans fausse intimité

Ainsi est Chloé, la "fée imparfaite" du récit de Philippe Lançon, mélange de sévérité et de tendresse, d’enthousiasme et de lucidité brûlante. « Elle connaissait sa folie et n’était pas économe de sa raison. Elle connaissait sa dureté et n’était pas économe de son attention ni même de sa tendresse – à certaines heures, en tout cas, et sans témoins ». Le lien qui se tisse entre le chirurgien et le patient est en effet toujours un jeu d’équilibriste entre le strictement médical et l’intime le plus douloureux. Philippe Lançon dit bien cette frontière qui ne se franchit jamais et qu’il ne veut pas franchir : « Nous n’avions pas eu rendez-vous, mais mon visage avait aussitôt dépendu d’elle et il continuerait d’en dépendre (…). L’intimité qui nous liait était vitale, et pourtant elle n’existait pas (…). Je cherchais les traces de ses sentiments, de sa vie. J’ai toujours été satisfait de comprendre que je ne les trouverais pas ».

Littérature sans fioriture

Cependant, cette frontière a trouvé un espace : les échanges fréquents entre le journaliste et son chirurgien (un possessif qu’il prend soin de joliment commenter) sur la littérature. Plus précisément, la chirurgie maîtrisée par Chloé Bertolus, celle justement du Lambeau, celle qui a redonné un visage à Philippe Lançon, est bientôt devenue une métaphore de l’écriture pour le journaliste. « Peu après l’attentat, elle m’avait dit un soir dans ma chambre : "La tentation du chirurgien est d’aller le plus loin possible, de s’approcher de retouche en retouche du visage idéal. Evidemment on n’y arrive jamais et il faut savoir s’arrêter". C’est pareil avec un livre, lui avais-je répondu », rapporte Philippe Lançon.

Sans le filtre du papier

Mais la fée imparfaite, n’est pas qu’un personnage de récit. Et elle ressent une certaine bizarrerie à être ainsi devenue "un personnage de livre". « Comment dire ? Le livre lui-même devient une espèce de manifeste. L’autre jour, et cela m’a un peu choquée, j’ai fait la visite au 2e étage. Sur la dizaine de patients, trois avaient le Lambeau à leurs côtés. C’est une forme de revendication. Philippe Lançon a fictionné notre relation. Et les autres, maintenant, revendiquent une relation similaire. Ou la réclament, je n’en sais rien. En tout cas, c’est un peu étrange » confie-t-elle à Libération. Cependant, Chloé Bertolus est loin de renier cette relation privilégiée avec l’écrivain. Elle l’a en effet invité à prendre part à un documentaire de Didier Cros La disgrâce qui sera bientôt diffusé sur France 2. « Alors que Philippe Lançon était encore sur son lit d’hôpital, déjà nous savions que cet homme aurait la distance pour raconter cette pièce dont il était à la fois l’acteur et le spectateur » observait-elle il y a quelques mois lors d’une rencontre organisée en novembre dernier autour de Philippe Lançon.

Sans tergiversation

Mais en dépit de son recul constant sur sa pratique et de sa tendresse (malgré tout) pour ses patients, Chloé Bertolus est également tournée vers l’avenir et de multiples combats. Des combats toujours inspirés par le souci de la justice et de la préservation des êtres. Ainsi, tout en s’estimant plutôt de droite, elle participe avec d’autres chirurgiens à la mise en garde contre les blessures provoquées par les LBD. Toujours parfaitement précise, elle a ainsi récemment décrit au Quotidien du médecin : « Les blessures causées sont des fractures comminutives mandibulaires ou du zygoma, avec une plaie en regard, mais sans pertes de substance comme on pourrait l'observer avec des armes à feu. Elles s'apparentent à des fractures obtenues suite à un choc par un objet contondant. Les blessures les plus délabrantes concernent l'orbite, avec une possible perte du globe oculaire. La prise en charge chirurgicale implique une opération de trois heures minimum pour une fracture isolée de la mandibule. Certains patients ont eu des blocs beaucoup plus longs, et auront d’autres interventions chirurgicales ».
 Chirurgien avant tout.

Aurélie Haroche

Référence
Le Lambeau, Philippe Lançon, Gallimard, 510 pages, 21 euros

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article