La femme de la semaine : le juge e(s)t parti(e)

Paris, le samedi 16 mars 2013 – On appelle ça une antonomase. Souvent, il s’agit d’une consécration. Lorsque votre identité disparaît pour devenir un nom vernaculaire c’est sans nul doute que vous n’appartenez plus tout à fait au commun des mortels. D’ailleurs, l’antonomase est sans doute un barème fiable pour mesurer si sa silhouette est vouée ou non aux poubelles de l’histoire. Cependant, l’antonomase n’est pas toujours flatteuse. « Bertelliser un dossier » n’est ainsi pas nécessairement un bel hommage. Dans les couloirs des palais de justice, on utilise à l’occasion cette formule pour évoquer les affaires dans lesquelles le zèle d'un juge d’instruction est allé jusqu’à des mises en examen en pagaille et des perquisitions musclées pour aboutir finalement après des années de procédures à une relaxe ou à un non lieu.

Un changement de « titre » qui précipite une mutation forcée

Pas sûr que celle que l’on nomme parfois « La Bertella » se soucie réellement de l’emploi de ce nouveau verbe. D’abord parce que, droite comme la justice, celle qui instruit à Paris depuis 33 ans est sûre de son bon droit. Ses échecs multiples (sang contaminé, hormone de croissance, Tchernobyl et se profilant à l’horizon celui de l’amiante) ne prouvent nullement le caractère faillible de ses instructions. Complaisance du parquet, mauvaise interprétation de la cour de Cassation, insuffisance des autres magistrats : bien d’autres raisons sont pointées du doigt pour expliquer ces « fiascos ». Ensuite, Marie-Odile Bertella-Geffroy, 63 ans, juge d’instruction spécialisé dans les dossiers de santé publique, a aujourd’hui autre chose en tête que de s’inquiéter de ceux qui tendent à « bertelliser » sa réputation. Elle est sur la sellette. Officiellement, même, depuis le 3 mars, elle n’est plus en poste. « Je ne fais donc plus d’actes officiels car ils pourraient être annulés » confie-t-elle à 20 minutes. En « cause » une disposition statutaire qui veut que « Nul ne peut exercer plus de dix ans la fonction de juge d’instruction (…) dans un même tribunal ». Cette règle s’applique aux nominations intervenues après le 1er janvier 2002. Rien qui ne devrait inquiéter Marie-Odile Bertella-Geffroy en poste depuis 33 ans, si ce n’est qu’elle a accepté le poste de vice présidente chargée de l’instruction en 2003, ce qui en théorie a modifié ses fonctions. Marie-Odile Bertella Geffroy rue dans les brancards. A la chancellerie, elle écrit (dans une lettre citée par le Monde) : « Je n’ai jamais été avertie des conséquences d’un tel changement de titre qui ne m’a apporté ni droit ni avantage et n’a modifié en aucune manière mon profil de carrière, ma rémunération, mon rang dans l’ordre protocolaire ». Alerté, le garde des Sceaux a accepté de se pencher sur son cas et a transmis le dossier au Conseil national supérieur de la magistrature (CNSM). Celui s'est prononcé le jeudi 14 mars en faveur de sa mutation. 

Irremplaçable ?

En attendant cette décision, Marie-Odile Bertella-Geffroy avait multiplié les déclarations paradoxales pour un juge. Elle affirmait par exemple que la loi ne s’appliquait pas à son cas et surtout qu’elle « ne croyait plus en la justice indépendante » comme elle l’a lancé il y a quelques semaines sur RTL au micro d’Yves Calvi. Derrière cette accusation, le soupçon que sa mutation forcée ne cache une disgrâce en réponse à la mise en examen de Martine Aubry dans l’affaire de l’amiante.
Au-delà de cette accusation ciblée, la passionaria des affaires de santé publique se présente comme irremplaçable. « Pourquoi on ne me donne pas depuis dix ans les moyens de fonctionner ? Pourquoi je suis seule (…). Si je dois quitter ces fonctions qui va prendre le relais ? » s’interrogeait-elle ainsi sur France Inter.

Les chiffres, détaillés par le Monde, ne lui donnent cependant pas totalement raison. Le pôle judiciaire de santé de Paris compte cinq juges d’instruction, dont deux sont également chargés du dossier amiante. Par ailleurs, pour assister les magistrats, deux médecins, un pharmacien et un vétérinaire sont affectés au service qui compte des dizaines de stagiaires. Concernant en outre le nombre de dossiers dont est chargée Marie-Odile Bertella-Geffroy, il n’a cessé de diminuer au fil des ans passant de 105 lors de la création du pôle en 2003 à 43 aujourd’hui. Dans son reportage, le Monde cite enfin plusieurs commentaires, courageusement anonymes qui révèlent que le travail de Marie-Odile Bertella-Geffroy suscitent de la part de ses confrères et des avocats de nombreuses critiques.

Le juge des victimes désespérées

Mais, ne laissant personne indiffèrent, Marie-Odile Bertella-Geffroy est également parallèlement ardemment soutenue. Par certains de ses confrères d’abord, mais surtout par les avocats des victimes qu’elle a patiemment « accueillies » ces trois dernières décennies dans son bureau. « Quand elles sortent de son bureau, les victimes sont regonflées à bloc » résume par exemple un avocat. Les représentants des associations de victimes de l’amiante sont d’ailleurs immédiatement montées au créneau pour dénoncer la probable mutation de leur plus fidèle alliée.

Aurélie Haroche

Référence
PS: Au dernières nouvelles, Marie-Odile Bertella-Geffroy aurait décidé de saisir le conseil d'Etat de la décision du Conseil supérieur de la magistrature ...

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