La femme de la semaine : Pas froid aux yeux

Moscou, le samedi 26 janvier 2013 – La loi porte le nom de Dima Iakovlev, une petite fille russe de deux ans, morte de déshydratation dans la voiture de son père adoptif aux Etats-Unis. La dénomination est lourde de symbole et tend à offrir une « légitimation » compassionnelle, humanitaire à une loi qui fait polémique en Russie.  Cependant, nul n’est dupe : l’interdiction pour les Américains d’adopter des orphelins russes entrée en vigueur au début du mois de janvier est bien une manifestation d’une résurgence de la guerre froide entre les deux grandes puissances et ses véritables fondements sont éminemment politiques. Par cette législation, Vladimir Poutine entend infliger une réponse cinglante à la « liste Magnitski », loi adoptée par le Congrès américain qui interdit de séjour aux Etats-Unis les responsables russes impliqués dans la mort en prison en 2009 d’un jeune juriste, Sergueï Magnitski et dans d’autres violations des droits de l’homme.

Une classe politique très divisée

Cette instrumentalisation de l’adoption internationale regrettée par Washington et déplorée par l’UNICEF crée de profonds remous au sein de la classe politique russe. Alors que l’opposition a organisé le 13 janvier une manifestation pour protester contre l’entrée en vigueur de la loi, certaines personnalités proches du pouvoir ont également fait part de leur désapprobation, tel le chef de la diplomatie Sergueï Lavrov.

Rien à voir à part la corruption

Mais au-delà de ces controverses politiques, c’est la voix de Natasha Pisarenko qui a le plus marqué l’opinion. Natasha est une jeune fille dont les conditions de vie sont apparemment très confortables et dont les parents sont bien vivants. L’adolescente qui chante et joue du piano est aveugle depuis sa naissance. Dans une lettre ouverte à Vladimir Poutine publiée sur son blog, Natasha Pisarenko évoque la prise en charge de son handicap, proposant un témoignage édifiant (et presque difficile à croire) sur l’état de la médecine russe. « Ce sont des docteurs allemands qui ont correctement diagnostiqué la cause de ma cécité, et des Américains qui identifièrent le gène défectueux. Bientôt, on m'accordera l'opportunité de regagner la vue, et cela se passera dans l'inhospitalière Amérique. Pour les docteurs russes, je suis une enfant avec une maladie à l'origine inconnue et dont la cécité est absolument incurable, alors qu'en Allemagne et aux États-Unis je suis une patiente à laquelle les médecins essayent de rendre la vue. Quand on m'a ramenée à la maison à ma naissance, mon papa a tout de suite remarqué que je ne voyais pas. Les médecins, eux, l'ont repéré trois mois plus tard. Ensuite, mes parents m'ont emmenée voir toutes sortes de médecins, à Rostov et à Moscou. Mais, à part les récompenses monétaires que nous étions supposés glisser directement dans les poches de ces médecins, je n'ai rien entendu à propos de ma cécité. Mes parents, cependant, après chaque visite de ce type, soupiraient et ne parlaient pas des décideurs de notre pays en termes très positifs » raconte-t-elle.

Une seule issue : les « mauvais parents » d’accueil américains

Si Natasha Pisarenko évoque ainsi son histoire, ce n’est pas seulement pour dresser un portait accablant de la médecine russe, mais surtout pour dénoncer le sort des orphelins, qui n’ont par définition pas la « chance » d’avoir des parents qui comme les siens peuvent courir le pays et la planète à la recherche d’un traitement. L’unique espoir de ces jeunes handicapés était l’adoption par des couples étrangers, et notamment américains. « Ils meurent parce qu'il n'y a pas de médecine moderne en Russie. Les jeunes handicapés sont prisonniers de leurs couchettes, en train d'attendre... Avant, ils attendaient des Américains - ces "mauvais" parents d'accueil -, maintenant, le font-ils pour nos parents, ceux de Russie ? » interroge Natasha Pisarenko.

De l’Oural à la Virginie

Les cas décrits par la jeune fille, qui ont évidemment enflammé la toile en Russie et alimenté la polémique, sont-ils pure fiction ? L’évocation de Natascha fait en tout cas écho à l’histoire de Maxime Kargopoltsev, âgé de 14 ans, qui vit dans un orphelinat de Tcheliabinsk (Oural). Atteint d’une maladie génétique qui semble notamment entraîner des troubles de la croissance, Maxime Kargopoltsev serait en contact avec une famille américaine de l’Etat de Virginie, les Wallen, qui ont déposé une demande d’adoption le concernant. Au début du mois de janvier, une lettre de Maxime adressée à Vladimir Poutine a circulé sur internet, diffusée notamment par la radio Echo de Moscou. « Je demande à la Douma et à Vladimir Vladimirovitch (Poutine) qu'ils autorisent l'adoption. (...) On ne peut pas priver les enfants de la possibilité d'avoir une famille », implorait le jeune garçon.

Une jolie mise en scène

Cette missive a provoqué un tollé : si la déléguée aux droits de l’homme de la région de Tcheliabinsk, Margarita Pavlova, a confirmé que la famille américaine avait déjà entamé des démarches afin de mettre en place une prise en charge adaptée à Maxime, les proches du Kremlin ont dénoncé une « instrumentalisation » et affirmé que la lettre était un « faux ». Une jolie mise en scène a ensuite été organisée : le gouverneur de la région, le député Sergueï Vainsthein est venu rendre visite à Maxime, lui offrant même un téléphone portable. L’adolescent a en outre semblé accordé du poids à la version du pouvoir en place en affirmant qu’il n’avait pas écrit la lettre diffusée par les journalistes. Néanmoins, les Wallen existent bel et bien et il aspire effectivement à  les rejoindre : « Le député, qui est très ouvert et très bon, m'a promis qu'il m'aiderait à partir aux États-Unis et qu'il s'occuperait de mes problèmes de santé», a en effet confié l’adolescent au Figaro.

Vladimir, et si vous donniez l’exemple ?

Si la lettre sarcastique de Natasha qui a invité le Président russe à adopter cinq enfants souffrant d’une maladie génétique pour « donner l’exemple » et le vrai/faux témoignage de Maxime ont été fortement dénoncés par le pouvoir en place, ils semblent cependant avoir eu une certaine influence. Le porte-parole du Kremlin a en effet indiqué la semaine dernière que les orphelins russes dont l’adoption par des Américains avait déjà été approuvée par un juge pourront partir aux Etats-Unis. Entre 2008 et 2011, 15 000 enfants russes ont été adoptés par des familles étrangères, dont 5 000 par des Américains.

Aurélie Haroche

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