La fille de la photo

Paris, le vendredi 28 septembre 2018 - Il y a dans le sourire saisi par l’appareil photo une telle sérénité, un tel souci d’accueillir l’autre qu’il est d’abord impensable de lier cette image à une autre, connue dans le monde entier et qui dit l’horreur, l’enfer, la détresse la plus folle. Cette dame chaleureuse qui se tient devant l’objectif a été photographiée il y a 46 ans, un jour de juin, par un jeune reporter qui se tenait au bord de la route. Elle hurlait « Trop chaud, trop chaud ». Elle courait, la paume de ses pieds ayant été épargnée par les ravages. Elle se tenait les bras écartés, sa peau et son épaule ayant été figées par l’incendie.

Bavure et barbarie

Quelques instants plus tôt, la maison de Phan Thi Kim Phuc et les demeures voisines ont été les cibles (erronées) d’un bombardement par l’armée sud-vietnamienne. Croyant viser un camp de Viêt-Congs, deux avions ont déversé quatre bombes au napalm sur une pagode et quelques habitations. Et cette petite fille courant pour échapper à la mort et à la douleur demeurera le symbole de la barbarie dans les mémoires du monde entier.

Quel rapport entretient-on avec la photographie qui vous a fait connaître dans le monde entier mais qui à chaque nouvelle présentation vous rappelle l’odeur, la peur, la souffrance incommensurables que vous avez ressenties et que vous ressentez encore ?

Longtemps Phan Thi Kim Phuc n’a plus voulu être « la fille de la photo ». D’abord, parce que ce cliché a longtemps été instrumentalisé par le pouvoir communiste. Elle a ainsi dû jouer les marionnettes pour une propagande qu’elle était loin d’approuver. Mais surtout à cause des cauchemars ressurgissant inévitablement à chaque évocation.
Mais, grâce notamment à sa rencontrer avec la prière et la foi catholique, Phan Thi Kim Phuc a reconnu combien être sur cette photo avait été une chance pour elle. Elle lui a d’abord permis d’être sauvée car l’intervention du photographe Nick Ut auteur du cliché, puis du reporter Christopher Wain et du journaliste Perry Kretz ont contribué à la mise en place de soins efficaces, quand son état avait été d’abord jugé si désespéré qu’elle avait été quasiment abandonnée par les médecins et infirmières de l’hôpital de Saïgon où elle avait été transportée. Mais cette photo a également fait naître en elle le désir d’être porteuse d’un message de paix. « J’ai décidé que ce qui m'apparaissait comme une malédiction avait aussi été ma chance. Et qu'il me revenait de choisir le sens à donner à cette photo » racontait-elle il y a quelques années citée par Le Monde. Semblait-elle montrer le fléau de la guerre ? « Je deviendrai une ambassadrice de la paix » répondait-elle avant de poursuivre : « Je parlerai d'amour et incarnerai le pardon. Je montrerai la vie ! Elle ne m'a guère épargnée, mais c'est elle qui triomphe. La tragédie n'a jamais anéanti l'espoir. Des anges gardiens sont sans cesse apparus sur mon chemin. Et c'est bien cela le miracle ! ».

Quarante ans de douleurs

Pourtant la photo ne dit pas tout. Elle suggère la douleur. Mais l’instantanéité n’insiste pas sur la profondeur de cette souffrance et surtout sur sa durée. Malgré les 17 greffes de peau, malgré les massages quotidiens, malgré les traitements antalgiques, la douleur a constamment accompagné la vie de Phan Thi Kim Phuc. La mobilisation de son épaule atteinte a toujours été très difficile et ses citatrices l’ont constamment ramenée à ce jour de fuite vers la souffrance. Après avoir subi de nombreuses interventions durant son enfance et même quand elle fut devenue une jeune adulte, Phan Thi Kim Phuc, qui vit aujourd’hui au Canada (où elle est parvenue à s’installer ayant profité de son voyage de noces à Moscou pour ne pas remonter dans l’avion à l’occasion d’une escale) croyait devoir être enterrée avec son mal. Mais en 2015, elle a été accueillie par une équipe de dermatologues et de plasticiens de Miami qui a mis en place un protocole spécifiquement adapté. 

Cocktail de lasers et de molécules

Les soins reçus ces dernières années par Phan Thi Kim Phuc sont décrits dans un article (également signé de la patiente) publié début septembre dans le JAMA. Ses cicatrices liées au napalm ont été traitées par différents types de laser. Il s’agissait non seulement d’apaiser les souffrances mais également d’améliorer la texture de la peau et de réduire l’ampleur des cicatrices pour faciliter les mouvements. Des lasers ablatifs CO2 fractionnés ou Erbium-YAG pulsé ont été utilisés ainsi qu’un laser colorant pulsé, une lumière intense pulsée et un laser microfractionné au thulium. Des traitements médicamenteux ont également été mis en œuvre, composés de corticoïde, d’acide poly-L-lactique et de toxine botulique.

De 10 à 3

Les résultats sont très encourageants pour Phan Thi Kim Phuc. La réduction de la douleur notamment a été très importante : évaluée à 10 (sur une échelle de zéro à 10) avant l’initiation des traitements, elle ne dépasse désormais plus 3, soit une diminution très significative. La patiente a par ailleurs pu retrouver la sensibilité de certains endroits et ressent ainsi désormais la pression de la main de son petit-fils sur son bras. L’aspect de certaines cicatrices a également pu être amélioré. Ces évolutions sont autant de signes d’espoirs et de paix pour celle qui dirige une fondation dédiée à l’apaisement des souffrances des enfants marqués par la guerre.

Comme la fille de la photo.

Aurélie Haroche

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