L’art d’être grand-père

Los Angeles, le samedi 21 octobre 2017 – Pragmatisme à l’américaine ? Ame résolument poétique ? Suite dans les idées ? Difficile de résumer en une seule formule ce qui caractérise le mécanisme de pensée adopté par Howard Broadman.  Mais il est certain qu’une même ligne de conduite semble avoir animé, jusqu’à aujourd’hui,  l’ancien juge du tribunal de Visalia.

Justice poétique

Visalia est une ville moyenne des Etats-Unis, située à 300 km de Los Angeles et qui compte aujourd’hui 100 000 habitants.  La cité n’a guère l’habitude de faire la une des journaux. Pourtant, dans les années quatre-vingt-dix, le juge Howard Broadman lui apporta une notoriété inattendue. Il fut en effet à l’origine de décisions fortement controversées, discutées dans tout le pays. Interrogé en 1992 par le New York Times au sujet de la politique qu’il entendait appliquer, Howard Broadman avait préféré la qualification de « justice poétique » à celle d’une justice répondant au précepte « œil pour œil ». Ainsi, Howard Broadman a proposé à des condamnés, plutôt que se rendre en prison, de s’inscrire aux Alcooliques Anonymes, de suivre une thérapie ou encore d’arrêter de fumer ; des méthodes aujourd’hui plus largement appliquées mais qui hier étaient encore balbutiantes. Allant plus loin, il condamna un voleur à porter un T-shirt proclamant qu’il était en période de probation, à un homme ayant battu sa femme de quitter la ville ou encore à un autre s’étant rendu coupable d’agression de faire don de sa voiture à un refuge pour femmes battues. Ces punitions très particulières n’étaient jamais obligatoires : le condamné pouvait préférer la prison mais choisissait plutôt ces méthodes controversées. Les critiques se firent plus marquées encore quand il plaça derrière les barreaux une femme qui refusait de témoigner contre son mari violent, considérant que l’absence d’action serait un mauvais signal envoyé à toutes les femmes victimes de violence, qui pourraient alors considérer que leurs compagnons pourraient facilement ne pas être inquiétés pour leurs agissements. Surtout, les polémiques furent les plus fortes quand il proposa à une femme ayant frappé ses enfants de se faire implanter un dispositif contraceptif afin de mieux maîtriser sa fécondité. Considérée comme une atteinte aux droits à la reproduction et à la vie privée (ce qu’Howard Broadman a toujours assumé), cette sentence lui valut même d’être poursuivi par un homme avec un fusil à la sortie de la cour.

On est en Amérique !

Ces années d’innovation judiciaire, qui lui ont valu autant d’admiration que de critiques sont loin aujourd’hui. A 68 ans, Howard Broadman cultive l’art d’être grand-père, avec passion, puisqu’il pose avec l’un de ses petits enfants en photo sur le site qui détaille sa carrière de juge. Son petit-fils Quinn est né avec une atrophie rénale : il nécessitera probablement à l’âge adulte une greffe de rein. La maladie de l’enfant a beaucoup interrogé Howard Broadman. « Je pensais que j’aurais pu faire un don altruiste. Mais j’ai commencé à y réfléchir et je me suis dit que je pourrais obtenir quelque chose en échange. Après tout, nous sommes en Amérique » explique-t-il en souriant au magazine l’Observer. Quand il exposa au médecin de Quinn sa proposition, ce dernier demeura un moment abasourdi. Jamais une telle suggestion ne lui avait été faite. Sachant qu’il serait sans doute trop âgé, trop malade, voire mort quand Quinn aurait besoin d’un rein, Howard Broadman dont les groupes sanguin et HLA sont compatibles avec ceux de l’enfant, s’est proposé de donner un de ses reins à un ou une inconnue en l’échange d’un "bon" promettant que lorsqu’il nécessiterait une transplantation son petit-fils serait placé en priorité sur la liste d’attente. D’abord interloqué, le praticien a accepté d’y réfléchir et a finalement approuvé cette idée. Une chaîne de dons a donc été initiée par celui d’Howard Broadman. Son rein a été greffé à une femme de cinquante ans ayant travaillé pendant des années comme manager dans un aéroport, nommée Kathy De Grandis. L’intervention s’est déroulée sans encombre au Ronald Reagan UCLA Medical Center.

Rien n’est sûr

Le geste d’Howard Broadman, il y a trois ans, a créé un véritable précédent. Selon CNN qui revenait sur le portrait de cet homme atypique il y a quelques jours : sous l’égide du National Kidney Registry (l’un des deux registres qui organisent la liste d’attente des patients aux Etats-Unis), 30 hôpitaux à travers le pays participent à un tel programme et 21 reins ont été donnés en l’échange de la promesse d’une inscription prioritaire future sur une liste d’attente. Le dispositif, jugé audacieux et ingénieux par beaucoup, suscite quelques réticences, comme en leur temps les sentences controversées du juge. Les spécialistes de l’éthique s’interrogent ainsi sur le risque encouru par les donneurs, alors qu’ils n’ont aucune garantie que leur geste améliorera réellement la santé de leur proche. Ils font ainsi remarquer que les donneurs et les enfants pour lesquels ils œuvrent doivent avoir à l’esprit que rien ne les assure qu’un rein compatible pourra être trouvé. Cette dimension est d’ailleurs dûment rappelée dans les consentements qui sont signés par les donneurs. Howard Broadman en est parfaitement conscient, mais demeure, en dépit de la fatigue ressentie dans les semaines qui ont suivi l’intervention, très satisfait de son geste, notamment après avoir pu rencontrer Kathy De Grandis autour d’un barbecue et l’entendre dire combien sa vie avait été transformée par la transplantation.

Quid en France ?

En France, alors que les dons croisés sont encore rares, une telle chaîne ne pourrait être mise en œuvre légalement. Cependant, la possibilité de compter sur de "bons samaritains" (voire sur de bons samaritains pariant sur le futur !) n’est pas totalement exclue : dans une interview accordée au JIM, le professeur Bastien, responsable des questions liées au prélèvement d’organes chez des donneurs vivant au sein de l’Agence de biomédecine a indiqué que ces sujets seraient l’objet de discussion à l’occasion de la révision en 2018 des lois de bioéthique.

Aurélie Haroche

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