Le don de la médecine

Paris, le samedi 28 mai 2016 – Une coquetterie surannée lorsqu’on s’intéresse aux destins de grands médecins consiste à décrypter la façon dont est née leur vocation.

Souvent, il y a une figure tutélaire dans le sérail. Pas chez Georges David. Son père était comptable pour la Société métallurgique de Knutange (Alsace). Un homme froid, déçu de n’avoir pu réaliser son rêve de devenir un pianiste professionnel, qui ne laissa comme souvenir de son affection pour son fils qu’une gifle un jour où il avait été trop en retard.

Parfois, il y a une maladie grave entourée de l’attention et de la sagacité des médecins (ou marquant au contraire leur impuissance). Pas chez Georges David. Mais les maladies infantiles donnaient toujours lieu à un cérémonial laissant des traces durables chez l’enfant et conféraient au médecin une aura particulière. « Dès que j’avais la moindre poussée de fièvre, on convoquait le service médical de l’entreprise. Le "médecin des forges" se déplaçait, mais jamais il n’était question d’argent (…). La gratuité de cette consultation me frappait. Chez nous, il y avait tout un cérémonial de préparation de la visite du docteur, orchestré par ma mère et ma grand-mère, et chacun lui vouait un respect presque religieux. Le personnage me fascinait. Il s’adressait à moi presque comme un adulte. Il était le seul à transcender la hiérarchie sociale rigide en vigueur dans les villes dominées par les grandes entreprises sidérurgiques. Puis venait le moment sacré : l’ordonnance. Cette espèce de guérisseur m’impressionnait au moins autant que le rituel catholique », a-t-il confié à Fabrice Cahen et Jérôme van Wijland dans un livre d’entretien qui retrace son parcours, Inventer le don de sperme.

Réussir l’externat : une libération suffisante

Dans le sillon de ce médecin dévoué, accourant au chevet de l’enfant malade, Georges David n’avait qu’un seul objectif, « faire de la médecine, de la médecine générale ». « Il n’y a pas de logique, dans tout mon parcours, mais une seule clé : je voulais faire de la médecine. La médecine, c’était un tout » dira-t-il encore. Né en novembre 1923 en Moselle, il passe son PCB en 1942, en pleine tourmente et réussit le concours de l’externat. Souhaitant ardemment exercer et ne voyant guère l’intérêt de passer l’internat, il dédaigne ce concours, une particularité qui aura une influence sur sa carrière. Après s’être engagé dans l’armée de libération à la fin de l’année 1944, l’armistice signe pour lui la poursuite de sa formation.

La passion dans le sang

Alors qu’il se destinait à ouvrir un cabinet dans une petite ville de Normandie avec son épouse Jacqueline, sage-femme, il réalise un stage auprès de Madame Boreau, chef de clinique à l’hôpital Saint Antoine, qui conduit alors des consultations consacrées aux incompatibilités foeto-maternelles et la remplace quand celle-ci part en congé de maternité. Les traitements, alors débutants, de ces incompatibilités le passionnent. Face aux enfants souffrant d’anasarques, pourtant considérés comme perdus, il est ainsi « déterminé à faire quelque chose ». Manquant un jour l’occlusion du cordon, il constate que ce mauvais clampage permet une reprise de la respiration. « Il devenait désormais possible de sauver les anarsaques ». Outre cette découverte, le praticien participe largement au développement de l’activité d’exsanguino-transfusions. Son absence d’internat est un atout : « Thérèse Boreau comme Sylvain Buhot avaient acquis chacun dans son secteur ultra spécialisé une sorte d’exclusivité (…). Je les arrangeais beaucoup car comme ils voulaient garder la main sur leur domaine, je leur offrais un avantage considérable : de par mon absence de titre d’interne, je ne pourrais jamais être un concurrent ». Ainsi, le début de sa carrière fut marqué par plusieurs de ces situations paradoxales et autres hasards : le mauvais clampage, le départ en congé de maternité de Thérèse Boreau ou encore la mort lors d’un stage de spéléologie de Sylvain Buhot, chef de clinique qui assurait le fonctionnement du Centre de transfusion sanguine. « Comment faites-vous lorsqu’il n’est pas là ? Vous y arrivez très bien. On continue donc ainsi » lui répondit le directeur du Centre de transfusion sanguine au moment de l’annonce de la disparition du praticien.

L’expérience, comme seul titre

Envolés les rêves de médecin de campagne en Normandie, Georges David se passionne pour les exsanguino-transfusions auxquelles il se consacre une grande partie des années 50. « Ma carrière prenait une direction imprévue », confie-t-il. Bientôt, à cette activité s’ajoute celle des réanimations néonatales à l’hôpital Saint-Vincent de Paul où son expérience de la transfusion est capitale. Si son absence de titre lui est parfois encore reprochée, le pragmatisme triomphe le plus souvent. « Pour la plupart des praticiens hospitaliers, c’est l’expérience et la compétence qui comptaient. C’est ce qui a permis la création du corps des attachés d’hémobiologie, et mon intégration en tant que tel en 1954 à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul » souligne-t-il.

Accouchement de lapines à domicile

Son initiation à l’embryologie et au traitement de la stérilité lui est inspirée par l’obstétricien Maurice Lacomme qui avait déjà veillé sur sa destinée en tant que patron de la maternité de Saint Antoine. « Lacomme avait émis l’hypothèse suivante : n’existerait-il pas à l’instar des incompatibilités sanguines, des incompatibilités homme/femme également dues à des anticorps, qui pourraient expliquer certaines stérilités ? Il voulait m’engager à explorer cette analogie, mais il me fallait disposer d’un laboratoire et surtout d’une animalerie pour une telle démarche ». Si ses travaux le passionnent et vont même le conduire jusqu’à réaliser les accouchements de lapines chez lui, rue de Vaugirard, assisté de son épouse (la Faculté fermant à 20h !), Georges David reste comme toujours d’abord concerné par la question du traitement. C’est à Bicêtre que cette nouvelle ère débute. « En 1970-1971, j’ai commencé à me dire qu’il fallait faire quelque chose pour ces pauvres hommes chez qui on décelait une azoospermie », indique-t-il.

Sortir de l’ombre

A l’époque, l’infertilité masculine reste encore un puissant tabou. Si l’insémination artificielle avait déjà été envisagée, elle était l’objet de condamnations fermes par la médecine officielle. « Même si l’on n’en parlait pas ouvertement, l’insémination avec donneur était pratiquée par un certain nombre de médecins, agissant par empathie », un roman, publié par Guy des Cars témoignait même de cette expérience. Georges David souhaitait sortir cette activité de la clandestinité. Il ne se satisfaisait pas du système mis en place par Albert Netter, à Necker, qui reposait sur le recours à des étudiants en médecine, rémunérés pour l’occasion ! « Ce que je voulais, c’était pouvoir agir au grand jour, d’abord pour ne pas être assimilé à certains confrères douteux, mais surtout parce que j’avais une haute idée de l’insémination artificielle avec donneur (IAD) », explique-t-il. Pour parvenir à cette reconnaissance officielle, il devra se heurter à la réticence voire à l’hostilité de plusieurs de ses confrères. L’Eglise catholique pesait également lourdement. En tant que catholique, Georges David n’était cependant pas « impressionné par la transgression que représentait l’IAD et par la condamnation dont elle faisait objet ». Surtout, il bénéficia du soutien inattendu de plusieurs hommes d’Eglise. Face aux autorités, il faudra calmer l’impétuosité d’un Poniatowski, souhaitant interdire la pratique clandestine du don de sperme et composer avec la prudence de Simone Veil préférant ne pas ajouter à sa lourde charge de faire voter la loi sur l’IVG celle de faire accepter l’IAD.

Rien de plus efficace que la masturbation

Enfin, le projet est porté sur les fonts baptismaux en dépit de quelques fuites médiatiques ayant risqué de faire échouer le projet et de la persistance d’interrogations incongrues. Ainsi, lorsqu’il annonce au directeur de Bicêtre son intention d’ouvrir un laboratoire dédié au sperme, il l’interroge : « "Comment obtient-on le sperme ?", m’avait-il demandé ! Je lui avais répondu qu’on n’avait encore rien inventé de plus efficace que la masturbation ! ». Bravant ces multiples "obstacles", les statuts du Centre d’étude et de conservation du sperme sont déposés le 10 janvier 1973. Son objet était alors de « développer toutes études consacrées au sperme humain normal et pathologique ; organiser un centre de conservation du sperme humain destiné à des besoins de recherche et de thérapeutique ; mettre en œuvre, d’une manière plus générale, tous moyens propres à concourir directement ou indirectement aux objets ci-dessus définis, ainsi qu’à tous autres devant apparaître similaires ou connexes ». La question de l’IAD avait été pudiquement passée sous silence.

Anonymat et gratuité

Dès son origine, le CECOS introduit l’accompagnement psychologique des couples (le don est envisagé de couple à couple dans l’esprit du praticien), mène une réflexion sur la question du secret et insiste sur l’importance de l’anonymat et du bénévolat, sur le modèle du don du sang qu’avait pu observer si précisément Georges David. Mais l’analogie n’était pas assumée par tous : quand le praticien tenta de s’appuyer sur les centres de transfusion sanguine pour faire la promotion du nouveau CECOS, il se heurta à une franche hostilité. « Je n’ai même jamais pu leur laisser un prospectus à distribuer ! ». Une fois installé et se développant à travers plusieurs antennes en province, le CECOS aura à répondre à d’autres défis : l’épidémie de Sida, le développement des analyses génétiques, ou encore la question de la congélation.

Longue vie aux CECOS ?

Père de cette innovation qui a accompagné la révolution que constitue aujourd’hui l’Assistance médicale à la procréation, Georges David est aujourd’hui étonné que les CECOS demeurent toujours utiles. « Je suis d’une génération qui a assisté à des progrès médicaux prodigieux, comme l’apparition des antibiotiques. Le pouvoir de guérison du médecin nous donnait l’impression de repousser toutes les limites. J’étais absolument persuadé qu’à court terme les nouvelles thérapeutiques permettraient de se passer de l’insémination artificielle » observe-t-il fidèle à l’image du médecin omniscient et guérisseur qui se penchait sur le petit garçon couvé par sa mère et sa grand-mère.

Aurélie Haroche

Référence
Inventer le don de sperme, Entretiens avec Georges David, fondateur des CECOS, de Fabrice Cahen et Jérôme van Wijland, Editions Matériologiques, 123 pages, 9 euros

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