Le fou et le Roi

Casablanca, le samedi 8 septembre 2018 – En réalité, ce n’est pas vouloir changer le monde. Ce n’est pas la grande utopie, les lendemains qui chantent, le soleil et l’argent pour tous. Non, c’est juste que les choses soient comme elles devraient être si l’on se réfère aux textes établis, aux réglementations dûment adoptées. Juste que les promesses, qui ne sont pas des enchantements, soient tenues.

Des archaïsmes surmontables mais pas surmontés

C’est ainsi qu’il est devenu médecin. C’était un long parcours qu’il a relevé grâce à sa passion. Il n’avait pas d’autre ambition que de soigner tous ceux qui viendraient à lui au sein de l’hôpital public où il a choisi d’exercer. Mais dès le début de sa carrière à Guelmin, il a constaté l’existence de mondes parallèles, de circuits symétriques. Pourtant, il parvenait encore à exercer comme il le souhaitait ; en faisant mine de ne pas voir les sourires mi attendris mi moqueurs de ses confrères.

Quand il a été muté à l’hôpital provincial de Tiznit, le système s’est refermé sur lui. Chirurgien pédiatrique, Mehdi Echafi n’est pas un ambitieux irréaliste. Il connaît les limites des compétences et des structures. Cependant, il sait aussi que certaines évolutions sont possibles. Dans de nombreux établissements au Maroc, les blocs opératoires se modernisent, distinguant de plus en plus souvent ceux dédiés aux adultes et ceux dévolus aux enfants. Cette séparation permet une prise en charge bien plus adaptée aux jeunes patients, grâce notamment à des équipements qui répondent mieux à leur besoin. l'hôpital de Tiznit ne s’inscrit pas encore dans cette dimension. Medhi Echafi s’en attriste, s’en inquiète et demande à sa hiérarchie de nouveaux matériels, une évolution. Au mieux, ses lettres demeurent sans réponse ou au pire agacent. Alors il doit composer avec les familles. Quand il n’achète pas lui-même certains équipements, il accepte les propositions de certains parents qui souvent se déclarent volontaires pour acheter ce qui manque, plutôt que d’avoir à se rendre dans un hôpital trop distant.

Médecin des pauvres

Ces "négociations" entre le médecin et les proches de ses jeunes patients agacent sa direction. Pourtant, cette dernière ferme totalement les yeux sur d’autres transactions, quotidiennes. A l’entrée de l’hôpital de Tiznit, des hommes et des femmes, qui se présentent comme des infirmiers, des ambulanciers ou encore des agents de sécurité abordent les patients. Ils assurent pouvoir les conseiller sur le meilleur médecin. Ces "passeurs" sont des "semsara". « Ce sont des intermédiaires entre les malades et les médecins (…). Ils sont payés au noir pour ce qu’ils font. Lorsque se tisse un lien de confiance entre un patient et moi, celui-ci me raconte parfois qu’on lui dit à l’entrée de l’hôpital que j’étais absent ou en opération. Ensuite, on le guide vers un autre médecin » décrit sur le site Yabiladi le docteur Mehdi Echadi. Ces autres médecins réclament alors fréquemment des contributions aux patients, quand ils ne les orientent pas vers des cliniques privées où ils exercent également. Ce sont les confidences de ses patients qui ont peu à peu alerté le Dr Medhi Echafi sur ces pratiques, qu’il considère comme odieuses, et qui gangrènent une grande partie du système de santé public marocain et au-delà tout le système public du pays. Une fois encore, c’est d’abord sa hiérarchie que le chirurgien de 34 ans a alerté. « Mes revendications ont suivi l’échelle hiérarchique, avec des dépôts d’écrits auprès de l’administration de l’hôpital. Lorsque mes correspondances ont commencé à gêner, le directeur de l’hôpital m’a adressé lui aussi des écrits, contestant ma manière de travailler » rapporte le docteur Echafi. Mais le praticien ne s’est pas laissé intimider : il a livré son témoignage sur les réseaux sociaux où celui que ses patients appellent le "médecin des pauvres" a soudain été suivi par des milliers de personnes et a attiré le plus souvent la sympathie.

A Tiznit et nulle part ailleurs

Ce sentiment n’est guère partagé par les instances hospitalières. On a pourtant d’abord voulu amadouer le praticien. « On me dit que je devrais être dans le système universitaire. Le délégué de la Santé a même failli signer ma mutation pour m’envoyer à Agadir, en me disant que je gagnerais plus d’argent là-bas, que ma carrière évoluerait rapidement, mais cela ne m’intéresse pas. J’ai des offres en Suisse, en Belgique, en Espagne, mais c’est à Tiznit que j’ai choisi de travailler » martelait il y a quelques mois le praticien. Le ton s’est durci, notamment quand le praticien s’est directement adressé au roi. Alors que Mohamed VI a en juillet 2017 prononcé un discours qui avait été remarqué par beaucoup dans lequel il appelait les services publics à relever leur niveau, le praticien avait peut-être cru que son action serait considérée comme s’inscrivant parfaitement dans cette optique. S’il eut un effet rapide, son message au roi n’eut pas celui espéré. «J’écris souvent à l’administration et lance des appels sur internet. Je n’ai jamais eu de réponses. Mais le lendemain de mon message au roi, le délégué régional de Souss-Massa est tout de suite venu à Tiznit. (…) Les fonctionnaires de la délégation m’ont demandé, par exemple, si j’étais à la hauteur d’adresser un message au roi, si j’étais en ordre de justifier les usages de corruption que j’évoque au sein de l’hôpital. A ce propos, ma dernière lettre écrite au roi a été endommagée, alors que l’ai expédiée via Amana express. A ce moment-là, j’ai réalisé que j’étais véritablement face à une mafia, non seulement au niveau de Tiznit, mais dans toute la région » dénonce-t-il.

Condamnation et démission

Bientôt, le praticien ne put plus avoir aucun doute sur l’animosité de la hiérarchie hospitalière à son égard. Jamais soutenu par l’Ordre des médecins, il a dû répondre à différentes enquêtes disciplinaires. Son refus de soigner une petite fille (dont il a préféré le transfert dans un hôpital mieux équipé assure-t-il) a notamment été épinglé, ainsi que sa prétendue divulgation de son dossier médical sur internet. Mais ces éléments n’étaient pas les motifs du procès qui l’ont opposé au directeur de son hôpital. L’affaire été placée sur le terrain personnel entre deux hommes : le responsable accusant le praticien d’injures et de diffamation. Un procès que le praticien a sans surprise perdu : il a été condamné fin juillet à payer une amende de 30 000 dirhams (soit environ 2 700 euros, quand 80 000 (7 200 euros) étaient exigés). Cette décision a fini d’assombrir le praticien, pourtant dévoué à ses patients et continuant de croire en sa passion. Début août, il présentait sa démission. Une démission qui a été refusée par le ministre de la Santé, Anass Doukkali, qui, alors que son silence sur cette affaire a souvent été déploré, a souligné dans une interview à Horizon TV que le départ du praticien ne pouvait être accepté en raison « du besoin en compétences » de l’hôpital Tiznit.

Une folie pas ordinaire

Un besoin qui semblait avoir disparu quand le 30 août le docteur Mehdi Echafi a essayé d’accéder à son bureau. Pendant une heure, il lui a été impossible de franchir les portes de l’établissement. Motif invoqué : le praticien a été muté dans un autre hôpital. Cette mutation répond à un souci de « juste régulation de l’offre médicale », affirme la direction qui ajoute encore qu’il s’agit d’une « simple mutation habituelle, qui n’a ni a priori, ni arrière pensée ». Difficile pourtant de ne pas en voir dans ce contexte. Alors qu’il a longtemps écarté une telle tentation, Medhi Echafi envisage de plus en plus douloureusement de quitter son pays ou la médecine. Celui qui « en tant que jeune citoyen marocain » se déclarait avant même l’issue du procès « désespéré » a été affectueusement qualifié de « fou » par l’éditorialiste Wissam El Bouzdaini sur le site de la revue Maroc Hebdo. Même si son souhait n’était que de pouvoir exercer la médecine le plus convenablement possible, son entreprise apparaît bien folle à la lueur de ses résultats. « Après avoir tant dénoncé la corruption qu’il avait rencontrée à l’hôpital provincial de Tiznit,  (…) c’est lui qui, finalement, se retrouve au centre des accusations (…). Des Mehdi Echafî, notre pays en compte certainement des milliers; c’est par la force des événements que lui, spécifiquement, a été projeté sous la lumière. (…) Et j’imagine que chacun de vous connaît personnellement des gens qui, consciencieusement, font leur travail (…). Mais malheureusement, ces exemples font figure de monnaie rare, et là où ailleurs ils sont la norme, nous paraissent exceptionnels dans notre environnement marocain. Beaucoup finissent même, quand ils n’ont pas l’opportunité comme Mehdi Echafî de pouvoir plier bagage à leur guise, par être happés par la médiocrité ambiante » condamne le commentateur offrant un triste regard sur le pays où se débat Mehdi Echafi.

Aurélie Haroche

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