L’engagement et l’épuisement

Paris, le samedi 10 juillet 2021 – Vu de Twitter, rien n’a changé. Dans un message publié le 8 juillet, il insiste : « Tous sur le pont pour vacciner et traquer les variants. Le lien Assurance Maladie et ARS est un des piliers de cette politique sanitaire. On ne lâche rien et la course de fond continue ». A travers ce message qui fait écho à des dizaines d’autres, où se retrouvaient la même mise en avant du rôle des institutions, le même refus des propos clivants et le même dynamisme confiant, Aurélien Rousseau, patron de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile de France montre que lui aussi est toujours « sur le pont ». Il témoigne du sens de l’engagement de celui qui a toujours été mu par le désir de servir son pays. « J’ai toujours voulu être haut fonctionnaire, mais j’ai vécu une pression symbolique autour de l’idée que le pouvoir corrompt » a-t-il ainsi confié ces derniers mois tant à Libération qu’au Monde.

Double naissance

Ce message sur Twitter met également en lumière une maîtrise des outils de communication, une compréhension de l’importance de diffuser des messages concrets et clairs. Depuis le début de cette pandémie où se sont succédé les injonctions contradictoires, Aurélien Rousseau s’est distingué par son parler franc. Les Français ont découvert cette marque de fabrique le 21 mars 2020 quand il apparaît dans le journal télévisé de France 2 de Laurent Delahousse et où il répond sans faux semblant sur les masques et les incertitudes concernant le virus. Pour la petite histoire, l’interview est filmée dans le hall de la maternité des Bluets où la compagne d’Aurélien Rousseau vient de donner naissance à leur fils et à son troisième enfant.

Déchirement

Pourtant, il s’en va. Aurélien Rousseau a annoncé cette semaine qu’il avait demandé à être déchargé de ses fonctions. Pas question pour celui dont la vie est vouée à la chose publique de parler de démission. « Je ne démissionne pas. J’ai demandé à être déchargé de mes fonctions. C’est le conseil des ministres qui décide » explique-t-il au Parisien. Aurélien Rousseau, 44 ans, demeure discret sur les raisons de son départ. Cependant, même si certains veulent croire qu’il pourrait être appelé à d’autres missions (la direction de l’Assistance publique – hôpitaux de Paris est par exemple évoquée), l’épuisement provoqué par ces dix-huit mois de gestion de crise est clairement en cause. Aurélien Rousseau écrit ainsi à ses collaborateurs, qu’il est si ému de quitter : « Ces trois années à la tête de l’agence auront été les plus exaltantes de ma vie professionnelle, sans l’ombre d’un doute. J’y ai rencontré des femmes et des hommes, des savoir-faire et des compétences, des personnalités et des caractères, exceptionnels. Vous quitter m’emplit d’une très grande tristesse. Mais il faut aussi savoir entendre les petits signaux, ne pas se croire à l’abri des ennuis de santé (…) On se croit souvent plus fort ou on veut tenir au nom de l’intérêt supérieur de la mission mais ce n’est pas toujours possible ». Le Parisien le cite encore : « Trois ans, c’est court, mais pour le coup, certaines années comptent double voire triple ! ». Aurélien Rousseau évoque enfin un « déchirement » mais une décision « mûrement réfléchie, très intime ».

Obsessions et confiance

L’épuisement est probablement physique mais d’abord psychique. Dans les confidences qu’il a faites à plusieurs journaux, on devine un Aurélien Rousseau hypersensible, dévasté par la déferlante de l’épidémie et la pénurie de moyens pour y faire face. Il a par exemple évoqué cette nuit du 31 mars au 1er avril 2020 où le patron de l’AP-HP l’alerte sur le dépassement imminent des capacités en réanimation de l’Ile-de-France. « Cette nuit-là, c’est passé à 2 ou 3 lits près, On pensait qu’on n’allait pas y arriver. Avec Martin, on en a pleuré ». Difficile de n’y voir qu’une simple façon de parler, quand Aurélien Rousseau évoque à d’autres reprises ses angoisses et ses obsessions. « Toutes les nuits, je me réveille en faisant de l’allocation de doses », avait-il par exemple raconté au Monde au printemps. Cependant, Aurélien Rousseau rappelle parallèlement sa totale confiance dans la capacité de son ARS à être efficace et déplore les procès d’intention contre ces structures. A propos de ces critiques, il avance : « Passer de 1 200 lits de réa à 2 800, ce n’est pas la main invisible » et analyse encore « On les formule avec aplomb, avec ce que l’on sait maintenant, quand cette crise n’a été qu’incertitude et contre-pieds » remarque-t-il cité par le quotidien du soir qui lui a consacré un long portrait.

La mort, partout

Ce dernier revient sur l’enfance dans les Cévennes et une maison où se mêlaient plusieurs générations. Aurélien Rousseau y a raconté sa grand-mère adorée, ancienne résistante communiste, qui a probablement forgé son désir de servir son pays et l’a en même temps mis en garde contre les corruptions du pouvoir. Il évoque ses jeux très Troisième République et n’évite pas une certaine nostalgie. On découvre également que ce professeur d’histoire devenu énarque a vu son séjour dans la prestigieuse école brutalement interrompu par un syndrome de Guillain-Barré. Il affirme repenser tous les jours à ses dix mois d’hospitalisation et à ses passages en soins critiques : chaque visite en réanimation depuis le début de l’épidémie a douloureusement ravivé ses souvenirs. Il qualifie par exemple « d’horreur » la tournée qu’il fit à la veille du premier confinement dans des hôpitaux de Seine-Saint-Denis et lâche « la mort, partout ».

Le communisme utile

Après l’ENA et un passage au Conseil d’Etat, il retrouve la Ville de Paris comme directeur adjoint du cabinet de Bertrand Delanoë en 2012, alors qu’il avait quelques années auparavant été membre du cabinet de l’adjoint au maire, Pierre Mansat. Comme son mentor, Aurélien Rousseau est proche du communisme. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est présenté à Manuel Valls qui ne manque pas de tiquer mais énonce « Après tout, ce qui compte, c’est qu’il ait des valeurs de gauche ». Après une heure d’entretien, Manuel Valls est séduit par celui qu’on lui recommande pour entrer dans son cabinet. Un mois plus tard, les attentats du 13 novembre font sombrer la France dans la nuit. L’expérience de cette crise guidera également l’Aurélien Rousseau qui peu après son arrivée à l’ARS d’Ile-de-France doit affronter la pandémie de Covid. Ses différentes expériences et sa capacité à séduire aussi bien un Pierre Mansat qu’un Manuel Valls ou un Emmanuel Macron ne l’ont pas empêché d’être toujours fidèle à sa fibre sociale. Elle s’est illustrée pendant l’épidémie à travers son souci de multiplier les opérations de dépistage et les stratégies d’aller vers en direction des populations les plus précaires d’Ile-de-France dont il a régulièrement rappelé le lourd tribut qu’elles ont payé à l’épidémie.

Et s’il reste l’humour

Dans quelques semaines, Aurélien Rousseau quittera ce navire amiral. Peut-être pour retrouver certains de ses anciens amours, dont la littérature : il est l’auteur de deux pièces de théâtre et d’un récit autobiographique remarqué qui raconte l’expérience de sa longue hospitalisation. Sans doute pour prendre soin de ses trois enfants. Beaucoup ont déjà salué son sens du dévouement, son attention aux autres, son engagement, sa force de travail. Ils ont également été nombreux à évoquer son humour. Peut-être en fera-t-il une nouvelle fois la démonstration lors de son discours d’adieu. Celui qu’il avait prononcé lors du pot de départ de la préfète de la zone de défense et de sécurité de Paris, Marie-Emmanuelle Assidon est resté dans les mémoires. Alors qu’en cet hiver 2017, sombrait le quinquennat de François Hollande, il commençait par cette inénarrable boutade : « Le Komintern m’avait envoyé détruire la social-démocratie. Je ne pensais pas réussir aussi vite et bien ! ».

Aurélie Haroche

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