Liban et liberté

Paris, le samedi 20 mars 2021 – Bien sûr, quand le terme affleure (régulièrement) dans la conversation, vous prenez un air entendu. Pourtant, le concept de résilience est tellement utilisé aujourd’hui, que son sens réel finit par devenir quelque peu flou, pour ne pas dire galvaudé. De quoi avoir envie de chercher d’autres mantras de ce type, susceptibles de nous apprendre à surpasser les épreuves. Et pourquoi pas la « sérendipidité » surtout quand elle est expliquée par la gynécologue Ghada Hatem-Gantzer (il y a quelques années dans les colonnes du Journal du Dimanche). « Lorsqu'il se passe quelque chose par hasard, vous savez quoi en faire. La CGT, qui gère les Bluets, une maternité magique où a été inventé l'accouchement sans douleur, un esprit pro-IVG, s'était mise en tête de changer l'équipe médicale. Certes, je n'avais que 32 ans et je venais d'avoir mon troisième enfant, mais j'ai dit oui! » racontait-elle. Quelques années plus tard, même état d’esprit positivement opportuniste et enthousiaste quand l’hôpital militaire Bégin la recrute. Plutôt que de bouder un univers qui aurait pu être à mille lieux de son parcours antimilitariste, pour avoir trop éprouvé les douleurs de la guerre dans son Liban natal, le Dr Hatem-Gantzer accepte et ne l’a pas plus regretté que son expérience au Bluets. « J’y ai appris l'organisation, le management des hommes », se félicitait-elle.

Faire

Cette sérendipidité s’accompagne souvent et notamment chez Ghada Hatem-Gantzer d’un goût d’entreprendre qu’elle n’hésite à lier au Liban. « Entreprendre, c’est un concept très libanais. C’est un pays où il n’y a pas d’Etat-providence, les gens sont dans une logique de « vouloir, c’est faire ». J’ai hérité de cette façon de voir les choses : quand j’arrive dans un nouvel endroit, j’ai tendance à regarder ce qu’il y a, mais surtout ce qu’il n’y a pas ! Je ne me dis pas « ça va être compliqué », je me dis plutôt « ce serait bien de le faire ». C’est comme ça que j’ai créé un centre de fécondation in vitro à la maternité des Bluets à Paris, que j’ai mis en place un partenariat entre l’Institut Curie et l’hôpital de Saint-Denis pour améliorer la prise en charge du cancer du sein… Et que j’ai fondé la Maison des femmes de Saint-Denis en 2016 » énumérait-elle récemment dans les colonnes du Monde.

Prendre

Cette Maison des femmes est la grande fierté du Dr Ghada Hatem-Gantzer. D’abord, parce qu’elle lui permet de poursuivre l’un de ses combats fondamentaux : la lutte contre la violence, sous toutes ses formes, et notamment quand elle touche les plus vulnérables. En outre, parce qu’elle n’a pas hésité, comme tout au long de son parcours et de sa carrière, à s’emparer de tout ce dont elle pouvait s’emparer ; légalement toujours, mais non sans ruse. « Sa capacité à trouver de l'argent, à fédérer les énergies, son entregent, c'est rare. Ghada a rêvé un truc, elle l'a fait » note ainsi une de ses consoeurs, Emmanuelle Piet, tandis que le président (PS) du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, admire sans rancune : « Elle a réussi à m'arracher 50 000 euros ».

Conquérir

C’est sans doute cette énergie, ce besoin non pas seulement de réparer, mais de faire qui l’a poussé dans les bras de la médecine. Si elle avait un temps envisagé de faire de la sociologie, désirant mieux « comprendre la société très hiérarchisée dans laquelle j’évoluais », elle a bientôt eu peur de s’ennuyer. Aussi, elle a finalement opté pour ce métier « concret » avec toujours ce désir « d’agir pour tous ces enfants qui n’ont pas la vie qu’ils devraient avoir », même si plus tard elle aura un coup de foudre pour la gynécologie-obstétrique et que comme à son habitude elle ne se laissera pas attendrir par ses anciennes amours et épousera sa nouvelle conquête.  La conquête, encore une aptitude qu’elle relie au Liban en parlant à ses étudiants de « l’âme aventureuse et conquérante des Libanais, partout chez eux à condition de pouvoir se faire un café turc ». Partout, ce sera Paris où elle a débarqué après le lycée français au Liban, en 1977. Et effectivement, elle s’y sent tout de suite chez elle : « Le premier mot qui me vient en tête quand je repense à cette période, c’est l’insouciance. Paris était une ville où je pouvais évoluer culturellement. Cette arrivée s’est faite très naturellement, en prolongement de mon lycée et de mon adolescence. Le café de Flore, Montparnasse, les musées… Brutalement, toutes ces choses que j’avais lues ou vues au cinéma étaient là, conformes à mon imaginaire. Tout cela était très fluide, évident et absolument pas exotique. Je me sentais à ma place » se souvient-elle pour Le Monde.

Dévoiler

Cette solidité, cette constance dans sa façon d’habiter le monde, ne l’a pas empêché d’être parfois ébranlé par certaines attitudes. Mais encore une fois, plutôt que d’en faire un drame, elle les transforme en leçon, comme dans son ouvrage Aux pays du machisme ordinaire publié en 2020 où elle raconte ses luttes féministes, son approche de la sexualité, ses réflexions sur le consentement ou encore tous les types de violences faites aux femmes. Avec ces dernières, elle est toujours très libre, y compris sur la question de la religion. Celle qui est née dans une famille chrétienne, n’a pas de Dieu (sauf à considérer que son attachement pour l’âme libanaise soit un brin religieux), a donné des prénoms musulmans à ses trois enfants n’hésite pas à interroger celles qu’elle appelle les « emballées ». « Quand la confiance est établie, je leur demande pourquoi ce voile », racontait-elle au Journal du Dimanche. Elle, n’en a (quasiment) aucun.

Aurélie Haroche

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