Morituri te salutant

Paris, le samedi 22 mai 2021 – C’est un déséquilibre dont il est difficile de faire percevoir aux autres toutes les subtilités. Car la position a tout l’air d’une singularité, une singularité précieuse. Etre le seul médecin de la famille. C’est-à-dire jouir probablement d’une certaine autorité et nourrir avec chacun un lien d’intimité spécifique. Mais c’est également être condamné à une solitude éternelle, en étant celui qui souffre doublement de la perte du patient et de la perte de l’aimé, celui qui sait avant tous les autres sans pouvoir tout à fait ni dire, ni taire, celui sur qui pèsent toutes les responsabilités.

Raisonnable et humain

Axel Kahn a récemment évoqué comment le fait d’être « le seul médecin de la famille » vous place dans une proximité à la fois intime et combattive avec la mort. Le seul médecin de la famille est toujours désigné comme celui qui devra porter toutes les lucidités. Est-ce pour cela que son père, tragiquement, le choisit, un jour de 1970 ? Quand le philosophe Jean Kahn met fin à ses jours, en se jetant sous un train, c’est à son fils cadet, Axel qu’il adresse sa lettre d’adieu, alors interne en hématologie. « Tu es sans doute, de mes fils, le plus capable de faire durement les choses nécessaires », écrit le père, lui recommandant encore d’être « Raisonnable et humain ». Toute la vie d’Axel Kahn a été hantée par ce message, par l’ombre du geste de ce père, par ce père auquel il a consacré un essai dont la première phrase dit tout de la difficulté de cet affranchissement : « Nous ne te reprochons rien papa, rien ».

Pionnier de la thérapie génique

Encore ou plus que jamais, l’ombre de cette mort, cette mort sans possibilité de préparation, se devine dans les heures que vit actuellement Axel Kahn. Il vient d’annoncer souffrir d’un cancer (pour lequel il a été hospitalisé le 19 mai) et que ses jours, ses semaines étaient comptés. Comment ne pas penser à ce père, dont la dépouille a dû être identifiée par son fils cadet, quand Axel Kahn confie vouloir faire de cette « période très importante » un moment de partage exceptionnel avec ses proches. On perçoit que l’heure n’est ainsi pas à l’analyse opportune de son étonnant parcours.

Ce parcours constamment tenu par l’obsession d’être « raisonnable et humain ».

Un parcours éthique et spirituel d’abord, quand celui dont la religion était si centrale dans sa vie qu’il fut tenté de rentrer dans les ordres, avant de se défaire complètement de sa foi, au point de finalement construire sa vie sans Dieu.

Un parcours universitaire d’excellence ensuite : chercheur à l’INSERM, il fait partie des pionniers de la thérapie génique. Ses équipes ont ainsi apporté des contributions majeures à la compréhension du fonctionnement du gène de la pyruvate kinase (et sa régulation par le glucose), tandis qu’elles ont plus tard ouvert la voie aux traitements de thérapie génique dans la myopathie de Duchenne.

Refus du fatalisme et du déterminisme

Ses travaux scientifiques et médicaux ont façonné une approche éthique complexe. Ainsi, très favorable à la technique des plantes génétiquement modifiées, il se montre bien plus réservé vis-à-vis du clonage thérapeutique, auquel il s’oppose à plusieurs reprises comme membre et comme président du Comité consultatif national d’éthique. Cependant, il sait se montrer nuancé, suggérant notamment des aménagements législatifs à prendre pour éviter toutes dérives. Il se montrera plus ferme dans ses prises de positions concernant l’arrêt Perruche, refusant les perspectives ouvertes par cette jurisprudence qui estimait qu’en cas d’erreur de diagnostic prénatal, le médecin responsable se devait d’indemniser non seulement les parents mais aussi l’enfant. Ce combat contre cette vision fataliste et déterministe de l’humanité se retrouve encore dans ses débats avec l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy dont il avait fustigé la conviction qui affirmait qu’il existerait une origine génétique à la pédophilie.

Droiture et justesse

Ces différentes prises de position, ainsi que celles concernant l’autonomie des universités (ou ses anciens camarades communistes et socialistes regrettèrent de le voir soutenir les propositions de la droite) ont contribué à faire d’Axel Kahn une personnalité médiatique reconnue et respectée, tant pour la justesse dans l’expression de sa pensée que pour sa façon d’entendre les argumentations des autres. Ces dernières années, sa notoriété s’est encore élargie, quand il prit la tête de la Ligue contre le cancer, incarnant avec sa droiture habituelle des combats incontestables : la lutte contre le tabac ou la consommation d’alcool.

Cependant, face à la Covid, il n’est pas impossible que certains aient pu parfois regretter qu’il rompe parfois en partie avec sa subtilité habituelle. Face à celui qui va mourir, ceux qui vont mourir le lui pardonneront certainement.

(Cet article a été écrit avant la publication par Axel Kahn sur sa page Facebook d'un émouvant message sur sa mort prochaine)

Aurélie Haroche

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