N’a jamais aussi bien porté son nom

Livarot, le samedi 15 septembre 2018 – On ne sait pas très bien où ça commence. Dans ce petit village du pays d’Auge, qui a vu traverser cent désastres sans jamais se départir de sa tranquillité généreuse ? Ou dans cette contrée dont le nom a disparu et où des amours se défiaient des colonies. A moins que ce soit dans un bureau parisien, dans un quartier un peu à l’écart, sous les ombres de la tour Montparnasse. Mais tout pourrait avoir commencé à Bamako, dans ses contrastes, ses misères et ses espoirs. On ne sait pas très bien qui est le héros du film. Ce vieux praticien, bien connu des Français, ce sourire éternel, ses cheveux blancs et cette énergie malgré les ans. Ou cet autre vieux chirurgien, soucieux de transmettre bien plus que son nom, mais surtout son ambition pour les patients de son pays. A moins que ce soit cet homme d’affaire talentueux, qui après avoir longtemps voyagé est mort dans son pays d’Auge, et dont le patronyme flotte désormais étrangement sur le pavillon d’un hôpital d’Afrique. Ce pourrait être bien sûr cette petite fille, confiante malgré l’épreuve.

Déchirement et espoir

« Je penserai tout le temps à toi ». Voilà ce qu’ils glissent dans l’oreille de leur enfant, qui semble déjà loin. Il ou elle a donné la main à l’accompagnateur, dont le sourire est toujours franc et tendre. Mais l’enfant a entendu. Et quand il a peur au moment où l’avion décolle, quand une première prise de sang est faite et quand l’anesthésiste lui parle doucement pour qu’il s’endorme, il sait que là-bas, les pensées de sa mère et de son père forment un nuage qui lui ressemble. Quand il se réveille et que les médecins lui expliquent que la malformation dont il souffrait a été soignée, ses parents qui ne sont pas là lui manquent plus encore.
C’est à la fois une bénédiction et une déchirure d’être choisi par la Chaine de l’espoir. Grâce à cette association, des centaines d’enfants du monde entier et notamment du Mali ont pu être opérées en France, le plus souvent d’une pathologie cardiaque. Les médecins maliens établissent le diagnostic, dispensent des conseils, contactent la Chaîne de l’espoir, mais ils n’ont aucun moyen de répondre à ceux qui voudraient pouvoir être soignés au Mali, aux mères et aux pères qui voudraient pouvoir être là à chaque instant.

Quelques heures de séparation

Les voyages de ces enfants d’un bout du monde désargenté à la haute technologie médicale de la France sont régulièrement médiatisés. On y évoque la générosité des familles d’accueil, les liens qui les unissent aux jeunes patients, les réussites des chirurgiens. Ce sont toujours de belles histoires. Mais le professeur Alain Deloche qui a fondé cette association emblématique a toujours poursuivi une autre ambition bien moins souvent exposée : former dans les pays d’Afrique et d’Asie des équipes chirurgicales capables de prendre en charge leurs jeunes patients. Le rêve s’est réalisé récemment à Dakar au Sénégal. Et une nouvelle fois, ce 10 septembre à Bamako. Atteinte d’une communication intra-auriculaire, diagnostiquée quand elle était âgée de trois mois, Fanta était inscrite sur la liste d’attente des enfants maliens nécessitant une prise en charge par la Chaîne de l’espoir. Si ses parents savaient ténue la chance que leur petite fille soit un jour opérée, ils n’avaient aucune illusion sur le fait qu’elle pourrait l’être à Bamako. Pourtant, sa mère et Fanta, âgée de six ans, n’ont été séparées que quelques heures ce 10 septembre ; le temps d’une intervention qui a été une réussite orchestrée par une équipe de huit professionnels.

Fierté

Le professeur Olivier Baron du CHU de Nantes a conduit l’intervention, assisté du docteur Baba Ibrahima Diarra (qui porte le même nom de famille que Fanta sans lui être apparenté). « J'ai l'impression d'avoir opéré dans mon hôpital et c'est ça la prouesse technique », s’est enthousiasmé le praticien. Ce dernier observe également avec satisfaction que les interventions suivantes ont été réalisées « par nos collègues maliens, le docteur Brehim Coulibaly assisté du docteur Ibrahim Diarra, avec une instrumentiste malienne. Et c’était ça l’enjeu de montrer que la structure qui a été montée, on l’a fait fonctionner » renchérit-il. Repensant à son confrère, le docteur Mamadou Boukari Diarra, dont le rêve était d’aboutir à une intervention de chirurgie cardiaque pédiatrique dans son pays, Alain Deloche s’émeut : « Je vois bien dans le regard des jeunes chirurgiens maliens quelque chose qui ressemble à de la fierté ».

De Saigon à Bamako en passant par Livarot

Cette structure flambant neuve où la petite Fanta peut désormais imaginer « travailler, me marier » dispose d’équipements de pointe, répondant aux standards internationaux. Le centre a été baptisé André Festoc. Le nom ne renvoie pas à un responsable local. Il est celui d’un homme d’affaire normand mort en janvier 2015. Quelques jours après sa disparition, sa veuve, née en Indochine, contacte la Chaîne de l’Espoir. Elle évoque le désir de son mari de faire un don à l’association, dans le but de fonder des structures de prise en charge dans les pays d’origine des enfants. « Cela coûte très cher » lui fait gentiment remarquer l’assistante. « Oui, je vous donne deux millions d’euros », répond Ti-San Festoc. C’est grâce à cet argent qu’a pu être bâtie l’unité de chirurgie cardiaque André Festoc, inaugurée en présence d’Alain Deloche et de Ti-San Festoc. Ce fut l’occasion pour cette dernière d’évoquer comment elle rencontra son époux en Indochine alors que celui-ci était conscrit et quelle fut sa détermination de l’épouser en France en dépit de nombreux obstacles. Emu, Alain Deloche écoute cet extraordinaire morceau de vie et repense à la petite Fanta, qui un jour peut-être rencontrera à son tour un homme mettant tout en œuvre pour l’épouser. « Je l'écoute et je ne peux m'empêcher de penser à la folle suite d'événements qui m'ont conduit jusqu'à elle, à la somme d'incidences qui ont transporté cette femme du Vietnam à la Normandie. Et je songe aux hasards et aux mystères du monde: qu'est-ce qui relie Diarra à Ti-San? » raconte-t-il dans son livre de mémoire Un éléphant blanc, ça ne change pas de couleur (Michel Lafon). La Chaîne de l’espoir n’a jamais aussi bien porté son nom.

Aurélie Haroche

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