Non sans douleur !

Annapolis, le samedi 23 décembre 2017 - Etre un professionnel de santé n’est pas nécessairement la meilleure école du doute. Il nous a été si souvent répété que si l’on s’efforçait d’appliquer les recommandations les plus récentes et d’être toujours bienveillant envers les patients, nous accomplissions une tâche essentielle, qu’il est difficile d’admettre que certains de nos principes ont pu blesser, voire pire tuer. Si en outre, ces principes sont le fruit d’une révolution par rapport aux habitudes anciennes, la remise en cause est particulièrement complexe.

Bonnes intentions et conséquences délétères

Le docteur Barry Meisenberg, cancérologue à l’hôpital Anne-Arundel d’Annapolis (Maryland, Etats-Unis) fait partie de cette génération de médecins qui s’est battu pour faire comprendre au corps médical que l’insuffisance de prise en charge de la douleur conférait au scandale. Il a participé à ces colloques et conférences signalant combien était inadmissible qu’en dépit de l’existence de molécules efficaces (et pour certaines très anciennes), la souffrance demeure pour certains quotidienne et insurmontable.

Aujourd’hui, pourtant, Barry Meisenberg voit la conséquence néfaste de ces années de lobbying pourtant si utiles et si pertinentes. Les opioïdes sont prescrits sans restriction et ont contribué à une véritable épidémie. On estime ainsi aujourd’hui que sur les 64 000 Américains ayant succombé à une overdose en 2016, 20 000 ont été victimes d’une surdose de Fentanyl (dont probablement Michael Jackson) et 14 000 d’une surdose d’opioïdes obtenus sur ordonnance. On considère encore que jusqu’à deux millions de personnes présentent des troubles liés aux opiacés, tandis que 80 % des consommateurs d’héroïne ont vu leur dépendance débuter avec des opioïdes dûment prescrits.

Prescrire moins pour soigner mieux

Pour Barry Meisenberg, la responsabilité des médecins dans cette situation est indéniable. « Les prescriptions excessives sont notre problème » insiste-t-il cité par le Monde qui lui a consacré un reportage. Un problème dont nombre de praticiens n’a pas conscience : une enquête réalisée par le Dr Meisenberg au sein de l’hôpital Anne-Arundel afin d’évaluer les prescriptions de chaque médecin en a étonné plus d’un. « Certains ont été surpris de découvrir qu’ils prescrivaient autant d’opioïdes », résume le docteur Meisenberg. Après cette première sensibilisation, un travail important d’élaboration de recommandations adaptées à chaque pathologie a été réalisé. Il s’agit d’éviter la sur prescription (en limitant par exemple les durées de traitement), sans pour autant altérer la prise en charge de la douleur. Le programme conduit au sein de l’établissement a porté ses fruits. Au cours du premier semestre 2017, les prescriptions d’opioïdes au service des urgences a reculé de 50 %, tandis que les commandes ont diminué de 29 %. Cette évolution n’a nullement affecté la satisfaction des patients concernant le traitement de leur douleur, puisqu’ils sont aujourd’hui 63 % à estimer qu’il a été efficace, contre 46 % un an auparavant.

Une victoire proche ?

Barry Meisenberg ne saurait se contenter de tels résultats. D’abord parce qu’il continue à regretter de ne pas avoir agi plus tôt. Ensuite, parce qu’il sait que ces résultats demeureront longtemps invisibles. Ces actions permettent en effet d’éviter l’entrée dans la dépendance de nouveaux patients, mais de nombreuses personnes sont déjà en difficulté. Or, pour elles, la restriction brutale de l’accès aux opioïdes peut conduire à une dérive vers des substances interdites et parfois plus dangereuses encore. Cependant, résolument optimiste et conforté dans cette attitude par les résultats obtenus dans son établissement, Barry Meisenberg constate avec enthousiasme que partout dans le pays un mouvement est en marche pour affronter ce problème, tout en conservant un niveau élevé de prise en charge de la douleur.

Aurélie Haroche

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