On ne l’attendra plus

Paris, le samedi 20 octobre 2018 – Même si l’orthographe est différente, pour les futurs médecins amoureux du grand homme de théâtre, les plaisanteries étaient trop faciles pour les laisser au silence. « En attendant, tu me passeras le Godeau » ou encore « N’attends pas trop pour lire Godeau » et autres fariboles. Certains pouvaient faire remarquer, un peu pompeusement, que la facétie ne s’arrête pas à l’homonymie. Ainsi, si la célèbre pièce de Beckett interroge l’énigme de nos destinées, le fameux traité est un hommage à cette discipline de l’énigme qu’est la médecine interne.

Policier chef d’orchestre

Pendant longtemps, même après l’âge de la retraite, on l’a entendu dans son bureau historique de la Pitié Salpêtrière que son élève Jean-Charles Piette lui avait conservé. Il y demeurait un contemplateur amoureux de la médecine et agacé de certaines évolutions. Un timide doué d’une forte personnalité. Un original aux cravates jaunes et aux flambantes voitures de sport.
Né à Paris mais ayant passé une partie de son adolescence en Savoie, Pierre Godeau a marqué la médecine de son empreinte en donnant en France ses lettres de noblesse à la médecine interne dans le sillage de ses maîtres Fred Siguier et Paul Milliez qu’il ne manquait jamais de citer. Pour décrire cette spécialité souvent méconnue, il aimait jouer des métaphores. « Pour moi, l’interniste est le décathlonien de la médecine » aimait-il par exemple à dire. « De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais comme lui nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible » avait-il détaillé il y a quelques années pour le journaliste du Monde et médecin Jean-Yves Nau. Oubliant la comparaison sportive, il pouvait également se référer à la musique. « Il est un peu le chef d’orchestre des diverses disciplines » proposait-il. Mais c’est surtout la métaphore policière qui lui paraissait la plus convaincante. « Son travail est essentiellement diagnostic. C’est compliqué mais intéressant. Il cherche à élucider des énigmes à la manière d’un policier » remarquait-il. Pierre Godeau avait d’ailleurs publié un roman policier, Rue du pas de la mule, qui s’inspirait d’un cas qu’il avait rencontré d’une femme présentant une polynévrite des membres inférieurs et dont il avait suspecté qu’elle était la victime d’un empoisonnement à l’arsenic par son mari chirurgien-dentiste. 

Les patients et les élèves

Sa passion pour la médecine interne, spécialité que certains moquent parfois en considérant qu’elle est l’apanage « d’intellectuels » voulant demeurer dans des sphères supérieures ne l’empêchait nullement de goûter avec ferveur le contact avec les patients. « J'aime m'occuper des malades, en face à face, sans l'écran d'appareils sophistiqués » remarquait celui qui n’observait guère d’un œil favorable l’évolution des relations médecin/malade vers un lien de plus en plus consumériste et marqué par une volonté de transparence totale. Outre son engagement pour ses patients, il avait également un attachement marqué pour l’enseignement et pour ses anciens élèves qu’il choisissait toujours parmi les meilleurs. D’ailleurs, au moment où Jean Hamburger lui confie la lourde tâche d’un traité de médecine, il pressent qu’il ne pourra l’accomplir qu’avec deux de ses anciens disciples, Jean-Charles Piette et Serge Herson. Puis, à l’heure de transmettre le flambeau après la publication de la quatrième édition (édition qui dans sa préface, il y a dix ans, s’inquiétait déjà que « l’excès de médiatisation ait perverti l’information du grand public » et favorise la diffusion « d’information fantaisistes »), c’est encore à un élève qu’il songea, Loïc Guillevin. « Notre attachement n’a pas été émoussé par l’épreuve du temps » écrivait Pierre Godeau à son sujet.

Depuis quelques années, on ne l’attendait plus dans son bureau de la Pitié Salpêtrière. Celui qui décrivait le médecin comme un « pianiste » dont il considérait l’importance comme primant sur la qualité de l’instrument (c'est-à-dire les statistiques, les études contrôlées et les nouvelles technologiques) continuait à écrire et à jouir de plusieurs de ses passions. Avant de s’éteindre, à l’âge de 88 ans, le 11 octobre dernier, laissant disparaître un des derniers grands noms de la médecine hospitalière du siècle dernier.

Aurélie Haroche

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