On ne nait pas militante…

Paris, le samedi 24 juin 2017 – C’est un motif de "fierté" pour la France. Alors que l’épidémie d’obésité continue à progresser dans le monde, la prévalence du surpoids et de l'obésité reste stable dans notre pays. Un bilan global qui ne doit pas duper : 15 % de la population souffre d’obésité et dans les milieux défavorisés, le taux grimpe jusqu’à 26 %. La stagnation constatée n’est pas totalement une nouvelle encourageante. D’abord parce que les plus touchés, les plus pauvres ne sont pas les premiers à bénéficier de cette tendance. Surtout, parce que l’ostracisme dont souffrent les personnes obèses pourrait n’être que plus fort.

Une société "schizophrène"

Dans un pays où 15 % de la population présente un IMC supérieur à 30, tout est encore fait pour des individus filiformes. Tourniquets du métro, matériel médical, bancs à l’école, sièges dans les transports : les institutions ne semblent avoir jamais vu quelqu’un dont le tour de taille dépasse d’un peu trop la norme. Les personnes obèses, après les handicapés physiques (et les handicapés mentaux) sont priés de rester chez eux.

Ce qu’ils font. « Nous vivons dans une société schizophrène. Grossir devient de plus en plus "facile", mais les obèses sont des pestiférés. Ils rasent les murs » résume Gabrielle Deydier.

Des facteurs multiples et qui se conjuguent

Gabrielle Deydier n’est pas le dernier avatar à la mode de la "grosse" populaire et rigolote que l’on érige en alibi dans les médias pour montrer que l’on sait être tolérant. Gabrielle Deydier n’est pas "une grosse repentie". Ou une "grosse" qui s’en est sortie en développant une gamme de lingerie pour forte poitrine. Gabrielle Deydier est une femme obèse comme des millions d’autres en France qui essuient chaque jour leur lot de brimades et qui a voulu en témoigner. Dans On ne naît pas grosse, livre témoignage dont le titre est une allusion claire à la phrase de Simone de Beauvoir et qui rappelle que le surpoids représente souvent une peine plus marquée encore pour les femmes (« 16 % des femmes et 14 % des hommes sont obèses, mais 80 % des opérés sont des femmes, preuve que l’injonction à être belle, sous-entendu mince, pèse beaucoup plus sur elles », remarque Gabrielle Deydier) on découvre le cheminement tortueux, complexe, qui mène à l’obésité. « Limiter la question à la nourriture et à la sédentarité, c’est se moquer du monde » insiste-t-elle. Les facteurs sont multiples et chez ceux qui sont frappés, ils se conjuguent fréquemment.

Compenser le manque d’argent par l’apport en sucre

Différentes pathologies peuvent tout d’abord être en cause, ainsi que des prédispositions génétiques. Le rôle de l’environnement social est également prégnant. Gabrielle Deydier rappelle comment les produits gras et sucrés sont souvent le seul luxe que les pauvres se permettent d’offrir à leurs enfants. Ils compensent leurs faibles ressources par d’importantes quantités d’aliments aux qualités diététiques inexistantes. Ils cultivent un réflexe archaïque de pauvres qui ont peur de ne pas voir leurs enfants suffisamment manger. Enfin, les banques alimentaires, grâce auxquelles la famille de Gabrielle Deydier s’est longtemps nourrie, ne seraient guère regardantes sur la composition des menus qu’elles délivrent.

Shoot de bouffe

Gabriel Deydier met également à jour les traumatismes qui peuvent concourir au développement de l’obésité. Si à la différence d’un grand nombre de personnes obèses qu’elle a rencontrées, elle n’a pas subi de violences sexuelles ou physiques dans son enfance, elle a été constamment renvoyée à son image physique. Le poids et la silhouette étaient des obsessions pour les parents de la jeune femme âgée aujourd’hui de 37 ans. Sa mère avait un rapport pathologique à la nourriture. Probablement anorexique, elle se déchargeait du contenu de son assiette dans celle de sa fille et veillait toujours à ce qu’elle soit remplie. Pourtant, elle multipliait les réflexions sur la corpulence de son enfant : la brimant quand elle était une petite fille potelée mais nullement en surpoids et s’alarmant de la voir porter du 42 à l’âge de 16 ans (qui est pourtant la taille moyenne des françaises !). Sans doute, ces réflexions constantes ajoutées à celles du père, ont forgé une image chez Gabrielle. Le coup de grâce aura été la prescription d’un régime drastique par un endocrinologue qui lui diagnostique par ailleurs une maladie des glandes surrénales. Dès lors l’interdit va créer une obsession.

Dans le deuxième chapitre de son livre, Gabrielle raconte sa descente aux enfers. Les lésions cutanées disgracieuses provoquées par le traitement hormonal la forcent à rester chez elle tout l’été. La honte de la maladie, du surpoids, la détresse de la privation forment un cercle vicieux qui transforment l’alimentation en une drogue malfaisante. La nocivité des produits ingurgités sans plaisir est parfaitement connue, mais l’addiction et la crise sont plus fortes. « Quand je fais des crises, je déteste la nourriture que j’ingère et ce que je fais, je n’ai aucun plaisir. Je cherche simplement à atteindre une sorte de coma, à me faire du mal, je pleure jusqu’à avoir mal, puis jusqu’à m’endormir. C’est une forme d’autodestruction, de shoot de bouffe » décrit-elle avec justesse.

Fugitive médicale

Dans cette rapide descente aux enfers (en un peu moins d’un an à l’âge de 16 ans, son poids a été multiplié par deux, passant de 65 à 120 kilos) et la longue apocalypse qui a suivi, Gabrielle a été abandonnée par le corps médical. Elle raconte ses entrevues avec les praticiens redoutant qu’elle brise leur matériel, ne lui parlant que de son poids quand elle consulte pour une otite ou oubliant qu’une obèse peut avoir une vie sexuelle. Elle raconte l’infirmière scolaire à laquelle elle espérait se confier en évoquant la lourdeur des traitements, l’enfermement de la boulimie et qui l’interrompt sèchement : « Gabrielle, je ne te demande pas tous les détails. Je veux savoir si dans les effets notoires de tes traitements hormonaux, on évoque la sueur excessive. Ne te vexe pas, mais certains de tes camarades ont signalé à ton professeur principal que tu sentais très mauvais. Je trouve moi aussi que tu sens fort. Est-ce que tu nettoies tes bourrelets correctement ? Ils cachent peut-être des mycoses odorantes… ». Bientôt une nouvelle visite chez son endocrinologue confirmera la spirale infernale : « Je décide de changer de médecin. Cinq autres praticiens suivront le diagnostic initial. Histoire de bien ancrer cette information dans mon cerveau, je photocopie la longue définition de la « maladie des glandes surrénales » trouvée dans une encyclopédie de bibliothèque municipale. Chaque fois qu’un praticien m’annoncera ce verdict, je déciderai de ne plus le revoir. Ma vie de fugitive médicale a débuté ».

Thérapie

Gabrielle fuit tout. Les médecins, les réflexions des commerçants, des passants et des employeurs. Un jour, l’institutrice avec laquelle elle travaille en tant qu’assistante pour enfants handicapés la surnomme « la septième handicapée ». C’est le coup de grâce. Plutôt que de s’enferrer dans une nouvelle dépression, elle se lance dans l’écriture de « On ne naît pas grosse » mélange de témoignage intime et d’enquête sur la grossophobie permanente de notre société. C’est une thérapie. Elle perd quinze kilos. Mais elle n’a plus d’objectif, plus d’obsession. Maintenant elle ose dire quand le siège avec accoudoir est impraticable pour elle ou décocher un regard méchant et non plus culpabilisé à la femme qui se permet une réflexion sur le contenu de son panier. Une renaissance.

Aurélie Haroche

Référence
On ne naît pas grosse, de Gabrielle Deydier, Editions La Goutte d’Or, 92 pages, 15 euros.

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