Pas seulement une blagueuse

Paris, le samedi 27 mai 2017 – Devenir ministre ou secrétaire d’Etat c’est aujourd’hui s’exposer à ce que le moindre de vos écrits, la plus ancienne de vos positions soit l’objet d’une analyse pointilleuse et sourcilleuse destinée à déceler un éventuel hiatus avec votre nouvelle fonction. Et, le premier gouvernement d’Emmanuel Macron est particulièrement adapté à l’exercice: l’hétérogénéité des parcours et des affiliations des membres qui le composent  facilitent la découverte de propos potentiellement en décalage avec les orientations du chef de l’Etat. En outre, la présence de nombreux représentants de la "société civile" selon la formule consacrée est prometteuse de trouvailles plus croustillantes : éloignés du monde médiatique et politique, certains en oublient la prudence et la mesure cultivées par les spécialistes.

Conjuration des Egaux

Marlène Schiappa, nouvelle secrétaire d’Etat en charge de l’Egalité entre les hommes et les femmes, n’échappe pas à cette traque. Les analystes de tous bords en ont eu pour leur passion: Marlène Schiappa a été prolixe en écrits (14 ouvrages et des centaines de notes de blogs) et en déclarations (en tant que responsable du réseau « Maman travaille » mais aussi qu’adjointe au maire du Mans). L’arrivée de cette blogueuse, ancienne publicitaire, à ce poste pourrait être perçue comme un clin d’œil symbolique à son père, l’historien Jean-Marc Schiappa, fondateur de l’Institut de recherche et d’étude de la libre pensée que beaucoup présentent comme un spécialiste de la Conjuration des Egaux (nom donné à une tentative de renversement du Directoire attisée par le désespoir d’une partie de la population face à la cherté de la vie) ! Au-delà de la boutade, il est certain que Marlène Schiappa a hérité de ses parents (sa mère est une ancienne militante politique et syndicale) le goût de la politique et de la révolution. Tout cela en chantant: elle a été la première élève féminine de la Maîtrise de Paris (un des départements du Conservatoire à Rayonnement Régional [CRR] de Paris).

Un parcours multiple et engagé

Après avoir fréquenté des établissements en Zone d’éducation prioritaire dans la région parisienne et suivi des études de géographie, Marlène Schiappa décroche  « un diplôme de communication & nouveaux médias, mention écritures électroniques, via une Validation des acquis de l’expérience passée à l’Université de Grenoble pendant un congé maternité » comme elle le raconte elle-même. Son parcours lui offre un aperçu assez large des contrastes de la société et de l’énergie qu’il faut savoir déployer pour activer tous les leviers de la réussite. Après quelques expériences professionnelles à Paris et en Corse, elle intègre l’agence Euro RSCG. C’est au sein de cette entreprise qu’elle conçoit de manière précise les contraintes souvent irréconciliables qui pèsent sur les femmes qui travaillent. Le blog Maman travaille qui évoque cette dimension devient rapidement grâce au succès qu’il rencontre un véritable réseau associatif, qui a notamment contribué à l’établissement d’un pacte déjà adopté par plusieurs grandes villes portant sur la transparence des critères d’attribution des places en crèche. Forte de cette impulsion, elle quitte le monde de la publicité, face auquel elle conservait toujours un regard décalé (elle évoque comment intervenant en tant qu’agence indépendante, elle prenait un malin plaisir à détourner certains codes pour rompre avec les représentations stéréotypées de la femme blanche et mince) et s’engage en politique. Elle devient notamment la première adjointe du maire du Mans (socialiste).

Sérieux s’abstenir

Blogueuse féministe, Marlène Schiappa a tous les défauts et les qualités de ces dernières. Blogueuse, elle aime utiliser un ton décalé, mélange de provocation douce et d’humour. Il se retrouve dans ses guides concernant la grossesse, qui aujourd’hui sont commentés par la presse. C’est ainsi qu’elle proposait une description outrancière et amusée de la meilleure façon de réussir à se faire prescrire un arrêt de travail pendant la grossesse ou après l’accouchement. L’opération consiste à susciter l’inquiétude du médecin afin qu’il accorde quelques semaines de repos supplémentaires à la future ou nouvelle maman. « Ne vous lavez pas et ne vous parfumez pas » suggérait Marlène Schiappa : « Pendant que vous parlez, toussez, touchez-vous le visage, rongez-vous les ongles, mettez la main devant la bouche pour couvrir des nausées... Ayez l'air traumatisé. Regardez par la fenêtre, demandez un verre d'eau, faites répéter les phrases au médecin » énumérait-elle encore. « Exagérez tout. Vous avez eu un étourdissement ? Dites que vous êtes tombée dans les pommes. Vous avez eu des nausées ? Dites que vous avez vomi pendant une heure » préconisait-elle, insistant sur la nécessité de ne pas afficher trop rapidement son triomphalisme en cas d’obtention de l’arrêt. Si aujourd’hui, ces conseils formulés sans sérieux peuvent être perçus comme indélicats vis-à-vis des professionnels de santé et de l’Assurance maladie, on y verra la marque de fabrique de ces manuels réalisés par des blogueuses et qui ont plus pour vocation de dédramatiser certaines situations et d’accompagner gaiement les femmes que de leur offrir un véritable guide médical.

Un peu trop gros

Dans la même perspective, les écrits de Marlène Schiappa sur la sexualité des femmes de forte corpulence ont été l’objet de nouvelles critiques. Déjà, lors de leur publication en 2011, certains avaient tiqué face aux formules utilisées par celle qui se prétendait une défenseuse des femmes et qui n’hésitait pourtant pas à faire siens certains des clichés qui participent à la discrimination des personnes obèses. Certains comme la blogueuse Daria Marx, engagée dans la lutte contre la "grossophobie" y voit un mauvais signal quant à l’action de la secrétaire d’Etat. En revanche, d’autres pourraient excuser à Marlène Schiappa un texte trop léger et ayant fait l’économie d’une véritable réflexion sur les difficultés dont souffrent les femmes en surpoids et obèses. Au-delà de cette question particulière, Daria Marx s’interroge sur la capacité de Marlène Schiappa à répondre aux attentes de toutes les femmes et non pas seulement à celles qui souhaitent ou peuvent s’émanciper par le travail, ce qui est loin de représenter la réalité de toutes.

Culture du viol

Marlène Schiappa n’a cependant pas été qu’une blogueuse talentueuse, pleine d’humour et parfois trop légère. Sur des sujets graves, elle aura su conduire de véritables enquêtes et nourrir une réflexion profonde comme sur la question de la culture du viol à laquelle elle vient de consacrer un livre. « C'est la résultante d'une construction de normes sociales qui minimise la réalité du viol et qui excuse, dédramatise, voire encourage ou valorise les rapports sans consentement. On culpabilise les victimes et on déresponsabilise les violeurs. En France, si une femme est agressée à 3 heures du matin, on se demandera ce qu'elle faisait seule dans la rue en pleine nuit. À l'inverse, le violeur est comme "invisible" ou qualifié par sa profession ou d'autres qualités ("entrepreneur", "grand sportif "...). La société est pleine de victimes de viol, mais vide de violeurs » résumait-elle pour Terra Femina. Et elle énonçait déjà un programme en estimant nécessaire de lutter contre la banalisation du viol « avec des campagnes de communication et en accordant plus de subventions aux associations. Enfin, on doit arrêter de qualifier les victimes en usant d'un champ sémantique culpabilisant. Flavie Flament ne s'est pas "fait" violer et elle n'a pas "avoué" son viol. Ces termes sont ceux d'une coupable, pas d'une victime » indiquait-elle.

Une bosseuse qui apprend vite

Faite de mélange de légèreté et de profondeur, d’actions engagées et déterminantes et de propos plus anecdotiques, travailleuse et enjouée, Marlène Schiappa est à l’image de la nouvelle classe politique que semble vouloir mettre sur les rails Emmanuel Macron. D’ailleurs, la jeune femme, mère de deux enfants, a vite appris les codes de ce nouveau monde auquel elle se confronte en indiquant rapidement que ses positions concernant le voile, qui hier étaient peu compatibles avec celles prônées par En Marche, avaient évolué.

Aurélie Haroche

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