Pour l’amour d’un pays

Paris, le samedi 8 juillet 2017 -  On peut tomber amoureux d’un pays. C’est le même sortilège que face à un être : même si le danger semble certain, même si tout vous déconseille de suivre cette route, vous êtes irrésistiblement attiré. C’est le même combat que face à un amant : vos proches ont beau tenter de vous dissuader, ils ne peuvent rien contre ce sentiment qui vous pousse. Ainsi, semble être l’amour de Sophie Pétronin pour le Mali et notamment pour Gao et sa région. Difficilement compréhensible, mais irrépressible. Ni les risques dont elle a parfaitement conscience, ni l’amour de ses proches qui sans vouloir la priver de sa liberté ont tenté de lui faire entendre raison ne l’ont dissuadée de devenir une fille de là bas.

Une existence tranquille

Le coup de foudre s’est produit en 1996. Sophie a 51 ans. C’est son premier voyage au Mali : elle partage avec une amie une semaine dite « d’itinérance » pour aller à la découverte de la vie des touaregs. Elle n’en reviendra jamais vraiment. Elle est immédiatement conquise par cette terre et par ce peuple, qui malgré son grand dénuement rivalise d’hospitalité et de générosité. Elle est séduite par leur sens de la tolérance et du respect.

Sophie Pétronin, franco-suisse, vit en France avec son mari. Elle a un fils. Elle est laborantine. Elle mène une existence tranquille. Tout bascule avec sa première expérience du Mali : immédiatement elle s’investit pour venir en aide aux plus démunis. Elle organise en France des collectes de médicaments, de matériel médical et de vêtements qu’elle achemine souvent elle-même lors de voyages de plus en plus fréquents.

Une maison et un enfant au Mali

Bien décidée à être au cœur de l’action, animée notamment par sa foi mais sans jamais être prosélyte, Sophie Pétronin reprend des études de médecine. Son objectif : mieux connaître les problèmes de malnutrition et les maladies tropicales négligées qui déciment les populations et notamment la maladie du ver de Guinée. Elle comprend également très vite que pour être plus efficace, sa mission doit être structurée : elle fonde l’Association d’entraine Nord Gao (AENG), dont une antenne s’ouvre très rapidement en Suisse. En 2002, six ans après la rencontre qui a bouleversé son existence, elle s’installe réellement au Mali. C’est désormais la France qui est sa seconde terre. Elle fait construire au Mali une maison et adopte même une petite fille, aujourd’hui âgée de quatorze ans. Son action se concentre sur les enfants orphelins et dénutris : la malnutrition est le premier fléau à Gao. Si elle remporte quelques victoires individuelles, en sauvant plusieurs enfants d’une mort certaine, elle est sans cesse confrontée à des obstacles, financiers et administratifs. Ces derniers s’amenuisent cependant lors de la création en 2004 de l’Association d’Aide à Gao, soutenue par certains de ses amis suisses.

L’inquiétude d’un fils, l’admiration de l’homme

Les troubles politiques et les violences n’ont pas plus entamé la détermination de Sophie Pétronin. Kader Touré, directeur de la radio Hania de Gao se souvient : « Lorsqu’en 2012, la France a demandé à tous ses concitoyens de ne pas dépasser la région de Mopti, une ligne rouge a été tracée à ce niveau-là. Mais Sophie a refusé de quitter Gao malgré toutes les menaces qui pesaient sur les Européens de façon générale. Elle, elle est restée jusqu’au jour de l’occupation ». Le 5 avril 2012, tandis que les salafistes s’emparent de la ville, elle est contrainte de fuir. Le consulat d’Algérie lui offre l’hospitalité, mais la sécurité n’est guère plus assurée en ce terrain : plusieurs diplomates algériens sont enlevés sous ses yeux. Elle est finalement exfiltrée et parvient à regagner la France. Dans la ferme familiale des Cévennes, la fièvre ne s’apaise pas. Elle brûle de retrouver le Mali. Dès la fin de l’occupation de sa ville par les djihadistes, elle retrouve Gao. Elle y reprend ses activités sans se cacher, à visage découvert : Sophie Pétronin est parfaitement connue de la population locale dont elle maîtrise bien les langues (le tamacheq (langue touareg) et le songhaï. Ses proches multiplient à l’époque les appels pour la convaincre de regagner la France, mais en vain. Son fils se confie dans le Monde « Je ne suis pas d’accord pour qu’elle se mette en danger. Mais je lui accorde que les enfants dont elle s’occupe ont droit à un avenir. Sa cause est justifiée et noble. Ce qui me déplaît en tant que fils m’éblouit en tant qu’homme ».

Des humanitaires âgés et entièrement dévoués à la population de Gao

Au début de l’année 2016, alors que les tensions sont plus vives que jamais, Sophie est parfaitement consciente des difficultés de fidéliser les personnels de l’association et des menaces multiples comme en témoigne le journal de bord de son organisation, qui évoque l’enlèvement d’une Suissesse et d’un couple d’Australiens. « Nous sommes atterrés et en pensées avec les familles » peut-on lire sur le site de l’Association qui fait également allusion aux victimes d’une attaque terroriste à Ouagadougou.

Cette Suissesse, Béatrice Stockly et le chirurgien Australien Arthur Kenneth Elliott (82 ans) sont aujourd’hui les compagnons d’infortune de Sophie Pétronin. Comme elle, ils ont été aperçus dans une vidéo publiée en fin de semaine dernière par le groupe jihadiste Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Très brièvement, Sophie Pétronin, qui aura bientôt 72 ans évoque ses conditions de détention difficiles et sa santé chancelante (la femme d’Arthur Kenneth Elliott a été libérée au début de l’année).

Dans l’ombre

Ce message est la confirmation que Sophie Pétronin, kidnappée à la veille de Noël 2016, est bien détenue par les rebelles islamistes (un rapt par des groupes mafieux avait été un temps évoqué). Cette "preuve de vie" pourrait également susciter un nouvel élan pour les négociations entre la France et les rebelles. Pour l’heure, même si le fils de Sophie Pétronin, Sébastien affirme « La cellule de crise au Quai d’Orsay est efficace, bienveillante, elle remplit bien son rôle. Il y a des gens qui œuvrent dans l’ombre à sa libération : des Français, mais aussi des Maliens, la famille tient à les en remercier », son père est moins clément : « Est-ce que nos autorités d'avant, ou même de maintenant, font vraiment ce qu'il faut pour cet otage, pour mon épouse ? » s’interroge-t-il.

Cette vidéo aura sans doute également eu cette vertu là : sortir de l’ombre Sophie Pétronin, dont la prise d’otage était totalement oubliée, ce qui, grâce à la pression de l’opinion publique, pourrait également avoir un effet sur les autorités.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Irrésistiblement attiré

    Le 09 juillet 2017

    J'ai connu cela, pour les populations de l'Afrique sub-saharienne. 4 ans de travail là-bas, comme médecin pédiatre, après une formation hospitalière complète de 9 ans et 2 postes de chef de clinique, un master en médecine tropicale en plus du doctorat et de la spécialisation. 3 séjours différents, et je suis rentré parce qu'il faut bien penser un peu à sa retraite !

    Dr Virgile Woringer

Réagir à cet article